Interview exclusive de Benoît Dispa à Yaoundé: « La Francophonie comme levier d’action concret »


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Benoît DISPA, Président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles
Benoît DISPA, Président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles

« Face aux crises mondiales, la Francophonie parlementaire ne peut plus se contenter d’être un espace de dialogue ; elle doit devenir un levier d’action concret. » C’est le message porté par Benoît Dispa, Président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, lors de la 51e session annuelle de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, qui s’est tenue à Yaoundé du 7 au 12 juillet 2026. À la tête d’une importante délégation belge, il plaide pour une « diplomatie des territoires » capable de relier les institutions aux réalités de terrain, faisant du partage concret le nouveau ciment de la solidarité francophone.

Propos recueillis pour AFRIK.COM par Dan Koplong

AFRIK.COM : L’Assemblée parlementaire de la Francophonie vient de refermer sa session annuelle au Cameroun. En tant que Président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, quel regard portez-vous sur le rôle de cette Assemblée aujourd’hui, où vous conduisez une importante délégation belge ?

Benoît DISPA : La session annuelle de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, tenue à Yaoundé, m’a conforté dans une conviction profonde : la Francophonie parlementaire est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Dans un monde traversé par les tensions géopolitiques, les replis identitaires et la remise en cause de règles communes pourtant indispensables à la paix, elle ne saurait être réduite à un simple espace de convivialité institutionnelle. Elle demeure un instrument politique de premier plan, porteur d’une vision du monde fondée sur le dialogue, la coopération et le respect du droit international.

À mes yeux, l’Assemblée parlementaire de la Francophonie incarne, à l’échelle de notre espace commun, le multilatéralisme hérité du XXe siècle. Or ce multilatéralisme est aujourd’hui fragilisé par des dynamiques qui vont à rebours de l’intérêt général international. L’affirmation unilatérale de certaines puissances, les logiques de suprématie et les velléités de domination mettent à mal l’équilibre collectif. C’est précisément pour cette raison que la Francophonie parlementaire conserve toute sa pertinence : elle rappelle que les grands défis de notre siècle ne peuvent être relevés ni dans l’isolement ni dans la force, mais dans l’action concertée.

AFRIK.COM : Quels ont été les principaux enjeux au cœur des travaux de cette session ?

Benoît DISPA : Le dérèglement climatique, le terrorisme, les crises de souveraineté, les tensions territoriales et les conflits armés dessinent un paysage mondial où aucune nation ne peut prétendre agir seule avec efficacité. C’est là que la Francophonie retrouve sa pleine légitimité. Elle offre un cadre de convergence, de vigilance et de solidarité, capable de faire émerger une parole commune sur des sujets qui engagent l’avenir des peuples.

La session de Yaoundé a montré avec clarté que notre Assemblée devait consacrer une attention particulière aux changements climatiques. Nous l’avons fait non pas dans une logique purement déclarative, mais avec la volonté de faire monter l’exigence d’action face à une menace désormais tangible. Le climat n’est plus un horizon lointain ; il est une réalité vécue, qui bouleverse les économies, les territoires et les équilibres sociaux. Dans ce contexte, la Francophonie parlementaire a le devoir de dépasser la seule prise de conscience pour encourager des réponses plus concrètes, plus coordonnées et plus ambitieuses.

Au-delà de l’enjeu climatique, la session a également réaffirmé notre attachement à la résolution pacifique des conflits. Les résolutions adoptées sur le Cambodge et sur le Liban ont traduit cette volonté de défendre les principes de souveraineté, d’intégrité territoriale et d’indépendance nationale. Ce positionnement n’est pas anodin. Il signifie que la Francophonie ne veut pas se cantonner à un rôle symbolique. Elle entend assumer une responsabilité politique, en portant une attention particulière aux situations de crise qui menacent la stabilité des nations et la préservation de leur identité. À Yaoundé, nous avons réaffirmé notre attachement à une certaine idée de l’ordre international : un ordre fondé sur des règles, sur la paix et sur le respect mutuel.

Dans cette architecture, la diplomatie parlementaire occupe une place singulière. Elle ne dispose pas des leviers de décision des gouvernements, mais elle possède une vertu essentielle : ouvrir des espaces de dialogue là où les canaux diplomatiques officiels peuvent parfois s’avérer trop rigides, trop formels ou trop limités. Les parlements sont souvent concentrés sur leurs compétences internes et pas assez attentifs aux enjeux internationaux. La diplomatie parlementaire vient corriger cette tendance. Elle permet d’élargir les regards, de nourrir la réflexion collective et de faire entrer dans l’agenda parlementaire des préoccupations qui dépassent les frontières nationales. 

Cette fonction de médiation est d’autant plus précieuse qu’elle s’exerce dans un cadre moins contraint que celui des exécutifs. Elle favorise des échanges plus libres, plus souples, plus humains. Et c’est souvent dans cette liberté de ton que naissent les meilleures compréhensions réciproques, les liens durables et les coopérations de confiance.

AFRIK.COM : À vos yeux, quel rôle la diplomatie parlementaire peut-elle jouer dans les relations bilatérales entre la Belgique et le Cameroun ?

Benoît DISPA : Dans le cas des relations entre nos deux pays, le groupe d’amitié parlementaire Belgique-Cameroun, que préside mon collègue le député fédéral Philippe Courard, constitue un outil tout particulièrement utile. Il ne remplace pas la diplomatie d’État ; il l’accompagne, la complète et parfois l’ouvre à de nouvelles perspectives. Il permet de maintenir un lien actif entre deux pays qui partagent des intérêts, des histoires et des espaces de coopération potentiels. Ce rôle est d’autant plus important que les relations bilatérales ne se construisent pas seulement dans les capitales. Elles se nourrissent aussi d’interactions entre élus, de rencontres institutionnelles, de coopérations sectorielles et de relations humaines. Le groupe d’amitié peut ainsi devenir un lieu de circulation des idées, d’identification des priorités et de maturation de projets concrets.

Dans un contexte où les équilibres internationaux sont souvent dominés par des logiques d’urgence et de puissance, ce travail relationnel peut sembler modeste. Il est pourtant essentiel. Car les liens durables se bâtissent rarement dans la précipitation ; ils se consolident dans la régularité, la confiance et la connaissance mutuelle.

AFRIK.COM : Vous avez une double casquette : parlementaire et bourgmestre. Cela ouvre-t-il aussi la voie à une diplomatie territoriale entre les deux pays ?

Benoît DISPA : La réflexion que nous avons menée à Yaoundé ouvre également une perspective particulièrement intéressante : celle de la diplomatie territoriale. À l’heure où les collectivités locales sont confrontées à des défis de plus en plus complexes (cohésion sociale, développement économique, transition écologique, résilience, vitalité démocratique), elles deviennent des acteurs à part entière des relations internationales de proximité.

Cette diplomatie des territoires repose sur une idée simple : les communes, les villes, les provinces et les régions peuvent être des espaces de coopération concrets, à condition de disposer d’un soutien institutionnel adapté. Elles sont souvent les premières à expérimenter les réalités du terrain, mais aussi les mieux placées pour imaginer des réponses pragmatiques, fondées sur l’échange d’expériences et la mutualisation des savoir-faire.

Dans cette logique, le Cameroun et la Belgique disposent d’un terrain de coopération particulièrement riche. L’agriculture, la formation, la gestion locale, l’innovation territoriale ou encore la résilience des communautés constituent autant de domaines où des passerelles peuvent être construites. Encore faut-il que ces initiatives soient adossées à des structures de soutien solides, capables d’en garantir la continuité et la lisibilité.

L’expérience vécue à Gembloux, ma propre commune, située dans la Province de Namur, illustre bien ce potentiel. Une collectivité de taille modeste peut, lorsqu’elle s’appuie sur un pôle universitaire ou scientifique d’excellence, devenir un acteur d’influence bien au-delà de son territoire immédiat. La présence d’une faculté d’agronomie reconnue internationalement, formant depuis des décennies des étudiants venus de divers horizons, démontre qu’un territoire local peut rayonner à l’échelle internationale par la qualité de ses compétences et de ses réseaux.

Cet exemple est particulièrement éclairant pour penser les relations avec le Cameroun, pays où l’agriculture demeure un secteur stratégique et où les collectivités sont confrontées à des enjeux de développement local très concrets. Les échanges entre territoires peuvent alors porter sur la formation, l’innovation, le transfert de compétences et l’accompagnement des dynamiques locales. C’est là que la diplomatie territoriale prend tout son sens : lorsqu’elle transforme des complémentarités en coopérations réelles.

AFRIK.COM : Comment entrevoyez-vous la francophonie des prochaines années ?

Benoît DISPA : Au fond, ce que révèle cette séquence de Yaoundé, c’est la nécessité pour la Francophonie de se penser moins comme un héritage que comme une responsabilité. Elle ne peut plus se limiter à la célébration d’une langue commune ou à l’expression d’une affinité culturelle. Elle doit s’affirmer comme un espace d’action, capable de produire des solidarités, de défendre des principes et de soutenir les territoires dans leurs transformations.

Je reste convaincu qu’il ne suffit pas de partager une langue pour faire communauté ; encore faut-il partager des valeurs, des objectifs et des mécanismes de coopération. Dans un monde fragmenté, la Francophonie a précisément cette mission : maintenir vivant le fil du dialogue, relier les institutions aux territoires et faire de la parole commune un levier d’action.

À Yaoundé, cette ambition a trouvé un cadre, une expression et une légitimité. Il appartient désormais aux parlementaires, aux collectivités et aux partenaires institutionnels de la traduire en initiatives durables. Car la Francophonie ne sera crédible que si elle parvient à démontrer, dans les faits, sa capacité à relier les peuples, à accompagner les territoires et à contribuer à une diplomatie plus humaine, plus équitable et plus concrète.

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