Francophonie sans Frontières : « Nous voulons défendre une francophonie qui se prouve sur le terrain »


Lecture 8 min.
Zoé DURTESTE-ERCA
Zoé DURTESTE-ERCA

À la tête de Francophonie sans Frontières depuis l’Assemblée générale d’Alexandrie, en septembre 2025, Zoé Durteste-Erca veut inscrire l’association dans une nouvelle phase de structuration et d’impact. Alors que le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’Organisation internationale de la Francophonie, FSF entend poursuivre son action au Sahel par la société civile, notamment à travers son projet SAHEL FSF-GMV, inspiré par l’ambition de la Grande Muraille Verte.

Dans cet entretien, Zoé Durteste-Erca revient sur ses priorités pour 2026, la place de la société civile francophone dans un contexte de défiance institutionnelle, les ambitions du programme Sahel, les enjeux du prochain Sommet de la Francophonie au Cambodge et la nécessité de construire une francophonie d’action, plus concrète et plus horizontale.

1. Vous avez pris la présidence de FSF à l’Assemblée générale d’Alexandrie, en septembre 2025. Quelles sont vos premières priorités pour 2026 ?

Zoé Durteste-Erca : Depuis l’Assemblée générale d’Alexandrie, je conçois ma présidence comme un mandat de consolidation, de clarté et d’impact. FSF a déjà une histoire, des actions, une communauté et une identité forte. Mon rôle n’est pas de tout réinventer, mais de structurer davantage ce qui existe, de rendre notre action plus lisible et de faire passer l’association dans une nouvelle phase de crédibilité.

Mes priorités pour 2026 sont donc très concrètes. D’abord, professionnaliser notre fonctionnement : gouvernance, suivi des projets, mobilisation des bénévoles, outils collaboratifs, recherche de financements, évaluation de l’impact. Ensuite, renforcer notre projet Sahel / FSF-GMV, parce qu’il incarne exactement ce que nous voulons défendre : une francophonie utile, éducative, environnementale et ancrée dans les territoires. Enfin, replacer la société civile francophone dans les débats internationaux. La francophonie ne doit pas être seulement une affaire d’institutions ; elle doit aussi être portée par les jeunes, les enseignants, les associations, les entrepreneurs sociaux, les diasporas et les acteurs de terrain.

Je veux que FSF soit reconnue pour ce qu’elle est : une structure à taille humaine, mais capable de relier des territoires, des générations et des expertises. Une organisation de taille intermédiaire peut avoir une grande portée lorsqu’elle sait travailler avec méthode, avec sincérité et avec des partenaires solides.

2. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’OIF en mars 2025. Or votre programme Sahel FSF-GMV cible précisément ces pays. Comment continuez-vous à y travailler ?

Zoé Durteste-Erca : C’est une question centrale. Le retrait de ces États de l’OIF ne signifie pas que les populations, les jeunes, les enseignants, les associations locales ou les acteurs environnementaux se retirent de l’espace francophone. Il y a une différence importante entre une décision diplomatique et la réalité sociale, culturelle et éducative des territoires.

FSF n’est pas un organe gouvernemental et ne se substitue à aucune institution. Notre rôle est différent : nous travaillons à l’échelle de la société civile, dans le respect des cadres locaux, avec prudence, écoute et adaptation. Dans les pays où les conditions politiques, administratives ou sécuritaires rendent certaines actions plus sensibles, nous adaptons notre méthode : travail à distance, relais locaux, modules pédagogiques, coopération régionale, actions progressives et partenariats avec des structures déjà implantées.

Notre position est simple : nous faisons de la coopération citoyenne. Le Sahel ne peut pas être réduit à ses tensions institutionnelles. C’est aussi une jeunesse nombreuse, inventive, exposée au changement climatique, mais capable de porter des solutions. C’est à cette jeunesse-là que FSF veut rester utile.

3. Le premier incubateur devait être lancé au Sénégal en 2025, avec l’ambition de former 24 jeunes par an et de créer 72 emplois annuels. Ce calendrier a-t-il été tenu ?

Zoé Durteste-Erca : Le calendrier a été tenu dans son architecture, mais il a été travaillé avec prudence sur le terrain. Nous avons préféré consolider les bases plutôt que d’annoncer un lancement symbolique qui n’aurait pas eu les moyens d’être durable.

L’objectif reste bien de former chaque année 24 jeunes autour de compétences liées à l’agroécologie, à la transformation locale, à l’apiculture, à la foresterie, à l’énergie solaire et à l’entrepreneuriat vert. L’ambition de création d’emplois reste également au cœur du programme, mais nous voulons l’aborder sérieusement : un emploi annoncé doit correspondre à une activité réelle, suivie, accompagnée, et pas seulement à un indicateur de communication.

Le Sénégal demeure le pays pilote, car il offre un environnement favorable pour structurer une première cohorte, tester les modules, organiser le mentorat, puis essaimer progressivement. En 2026, l’enjeu est de passer d’un projet structuré à un dispositif opérationnel, mesurable et duplicable. C’est exactement la méthode FSF : partir du terrain, sécuriser les étapes, puis élargir.

Le 20e Sommet de la Francophonie aura lieu au Cambodge en novembre 2026. Quels messages FSF entend-elle y porter en tant qu’organisation de la société civile ?

Zoé Durteste-Erca : Le Sommet de 2026 sera important parce qu’il intervient dans un moment de recomposition. La francophonie est interrogée dans plusieurs régions du monde, mais elle reste un espace exceptionnel de dialogue si elle accepte de se renouveler.
Le message de FSF sera clair : la francophonie ne peut plus être seulement une francophonie de discours. Elle doit devenir une francophonie de preuves. Des preuves dans l’éducation, dans l’emploi des jeunes, dans la transition écologique, dans l’égalité, dans la mobilité, dans la coopération entre territoires.

Nous voulons aussi porter une idée forte : la paix ne se construit pas uniquement dans les sommets diplomatiques. Elle se construit dans les écoles, dans les projets partagés, dans la capacité à faire dialoguer des jeunes de pays différents, dans la circulation des idées et dans la reconnaissance des cultures. À ce titre, la société civile doit être associée en amont, et pas seulement invitée en marge.

FSF défendra une francophonie plus horizontale, plus concrète et plus ouverte. Une francophonie qui ne demande pas aux peuples d’adhérer à un récit figé, mais qui leur donne les moyens de construire ensemble des réponses utiles.

Votre objectif minimal de levée de fonds est de 15 000 €. Cette dépendance aux dons est-elle tenable pour une organisation à vocation mondiale ?

Zoé Durteste-Erca : Les 15 000 € ne sont pas une fin en soi. C’est un seuil minimal de consolidation. Il permet de financer ce qui est souvent invisible, mais indispensable : les outils de coordination, la mobilité inter-équipes, la structuration administrative, le suivi des projets, la communication, la recherche de partenariats et l’appui aux équipes bénévoles.
Une organisation internationale ne tient pas uniquement grâce à de grandes annonces. Elle tient parce qu’elle dispose d’un socle fiable. Ce montant vise précisément à construire ce socle.

Notre modèle ne repose pas uniquement sur les dons. Nous travaillons à diversifier nos ressources : adhésions, mécénat, partenariats rémunérés, mécénat de compétences, soutien de fondations, collaborations institutionnelles et contributions en nature. L’objectif est de ne pas dépendre d’un seul financeur, ni d’une seule logique. Pour FSF, l’indépendance se construit par la diversification.

Notre vocation mondiale ne signifie pas que nous devons devenir une grosse structure bureaucratique. Elle signifie que nous devons être capables de relier efficacement les bonnes personnes, les bons projets et les bons partenaires. C’est un modèle plus agile, mais qui nécessite tout de même des moyens.

Quand l’OIF est perçue en Afrique comme un outil politique, une organisation comme FSF, sans agenda gouvernemental, est-elle mieux placée pour porter la francophonie ou risque-t-elle d’être emportée dans la même défiance ?

Zoé Durteste-Erca : La défiance existe et il faut l’entendre. La pire erreur serait de la balayer d’un revers de main. Dans plusieurs pays africains, une partie de la jeunesse ne veut plus d’une francophonie perçue comme verticale, institutionnelle ou liée à des rapports d’influence. Cette perception oblige tous les acteurs francophones à être plus humbles, plus clairs et plus utiles.

FSF est mieux placée sur un point : nous ne représentons pas un État, ni un gouvernement, ni un agenda diplomatique. Nous représentons une société civile engagée, plurielle, composée de bénévoles, de membres, de correspondants et de partenaires qui croient à la coopération par l’action. Cela nous donne une liberté de ton et une proximité que les grandes institutions n’ont pas toujours.

Mais cette liberté ne suffit pas. Elle doit être accompagnée de preuves. Si nous parlons de jeunesse, il faut former des jeunes. Si nous parlons de climat, il faut soutenir des projets environnementaux. Si nous parlons de coopération, il faut créer des liens réels entre les territoires. C’est seulement ainsi que l’on échappe à la défiance : non pas en demandant aux populations de croire à la francophonie, mais en leur montrant ce qu’elle peut produire concrètement.

Notre ligne est donc très claire : nous voulons défendre une francophonie d’action, de coopération et d’avenir. Une francophonie qui se prouve sur le terrain.

Projet Sahel FSF-GMV
Projet Sahel FSF-GMV
Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
Newsletter Source préférée