
L’UEFA boycotte les compétitions de la FIFA, la Concacaf réclame un examen de la présidence de Gianni Infantino et plusieurs fédérations européennes ont retiré leur soutien à sa réélection. Cependant, réuni le 6 août à Rabat, le comité exécutif de la Confédération africaine de football a renouvelé le sien à l’unanimité, dans la ville même où se tiendra, le 18 mars 2027, le congrès électif de la fédération internationale.
À Rabat, la CAF choisit son camp
Le comité exécutif de la CAF a approuvé à l’unanimité, le 6 août à Rabat, la « mise à jour conjointe » de Gianni Infantino et du secrétaire général de la FIFA, Mattias Grafström, sur le projet FIFA Forward Enterprise, avant de réaffirmer son soutien au président de l’instance. La FIFA venait de tenir dans la même ville sa réunion de crise, et la Fédération royale marocaine de football, présidée par le membre du Conseil de la FIFA Fouzi Lekjaa, avait annoncé au congrès de Vancouver qu’elle soutiendrait exclusivement Infantino, sans s’associer à aucune autre candidature. Le communiqué de la CAF précise que le respect de la bonne gouvernance et de la transparence demeure « essentiel et non négociable ». Patrice Motsepe, président de la confédération, avait dit pour sa part soutenir Infantino à titre personnel, le décrivant comme un ami loyal.
L’UEFA, forte de 55 associations, maintient de son côté son boycott des compétitions de la FIFA, Coupes du monde comprises, et la Finlande, le pays de Galles, l’Angleterre et la Serbie ont retiré leur lettre de soutien. La Conmebol s’est dite préoccupée par les décisions unilatérales de la fédération internationale, tout en refusant toute procédure hors calendrier électoral, ce qui écarte une destitution anticipée. Le Maroc, l’Égypte et le Qatar ont publié des communiqués favorables. Seul candidat déclaré à ce jour, Infantino peut compter sur les 54 voix africaines, plus d’un quart du corps électoral, quand la convocation d’un congrès extraordinaire exigerait la demande de 43 associations.
Trois continents se retournent ensemble contre Infantino
Depuis la réunion de Rabat, la crise a franchi un nouveau palier. Ce lundi 10 août, l’UEFA, la Confédération asiatique (AFC) et la Concacaf ont publié une déclaration commune mettant directement en cause Gianni Infantino dans l’échec de FIFA Forward Enterprise. Les trois confédérations dénoncent une rupture de confiance provoquée par le manque de consultation et par la manière dont le projet de cession d’une partie des revenus commerciaux de la Coupe du monde a été conduit. Elles réclament désormais que toute la lumière soit faite sur le processus qui a permis à un projet aussi important d’avancer sans véritable contrôle collectif.
L’alliance est politiquement lourde. Elle rassemble l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord, soit trois des six confédérations de la FIFA, au moment où plusieurs dirigeants réfléchissent ouvertement à l’après-Infantino. Victor Montagliani, président de la Concacaf, figure notamment parmi les successeurs possibles, tout comme Aleksander Čeferin côté européen. La possibilité de compétitions organisées en dehors du cadre de la FIFA est également discutée, tandis que l’UEFA maintient la menace d’un boycott de certaines compétitions internationales.
Face à cette fronde, le soutien africain prend une autre dimension. Deux jours plus tôt, à Rabat, la CAF avait choisi exactement la position inverse en renouvelant son appui à Infantino. Le contraste est d’autant plus spectaculaire que le prochain congrès électif de la FIFA se déroulera le 18 mars 2027 dans cette même ville. Alors que trois continents réclament désormais une remise à plat de la gouvernance de l’instance, ses 54 fédérations africaines constituent plus que jamais le principal socle électoral du président sortant.
Les 40 millions de dollars promis aux fédérations
Le projet à l’origine de la crise comportait une contrepartie directe pour ces fédérations. FIFA Forward Enterprise devait regrouper la commercialisation des droits de l’instance dans une société dont jusqu’à 20 % du capital auraient été cédés à des investisseurs conduits par Thrive Capital, le fonds de Josh Kushner, sur une valorisation d’environ 20 milliards de dollars. L’opération devait rapporter jusqu’à 4,2 milliards. Selon l’AFP, Infantino avait fait valoir auprès des 211 associations membres qu’elles percevraient chacune 40 millions de dollars si le montage aboutissait. Retiré le 1er août sous la menace d’un boycott de l’UEFA, le projet a conduit le président de la FIFA à reconnaître par courrier que des erreurs avaient été commises, le Conseil et les fédérations n’ayant pas été associés au processus.
La promesse des 40 millions de dollars par association nourrit désormais une question plus politique. Comment des fédérations qui dépendent fortement des programmes de développement de la FIFA peuvent-elles s’opposer à son président ? Aucun élément ne permet d’établir que le soutien de la CAF aurait été acheté ou conditionné. Mais au moment où plusieurs fédérations européennes retirent leur appui à Infantino, le contraste entre les blocs les plus riches du football mondial et ceux qui dépendent davantage des financements FIFA devient difficile à ignorer.
Trump, le carton rouge et le prix de la paix
Le projet a cristallisé des griefs plus anciens, nés pendant le Mondial et liés à la proximité entre Infantino et Donald Trump. Le 1er juillet, l’attaquant américain Folarin Balogun a été expulsé en seizièmes de finale contre la Bosnie-Herzégovine, ce qui emportait une suspension automatique d’un match. Le président américain a téléphoné à Infantino pour demander un réexamen, son administration a fourni des éléments versés à la procédure d’appel, et la FIFA a suspendu le 5 juillet l’exécution de la sanction au titre de l’article 27 de son code disciplinaire. Balogun a disputé le huitième de finale, que les États-Unis ont perdu 4-1 face à la Belgique, dont le recours a été déclaré irrecevable. Infantino a confirmé l’appel tout en affirmant l’indépendance des organes juridictionnels ; l’UEFA a jugé la décision sans précédent et injustifiable.
Sept mois plus tôt, à Washington, il avait remis à Donald Trump le premier FIFA Peace Prize, distinction créée sans que le Conseil y soit associé, selon The Athletic. L’ONG britannique FairSquare a saisi le comité d’éthique pour manquement à la neutralité politique, et cinquante députés européens ont demandé en juin que la plainte soit instruite.
La crise s’est encore enrichie d’un dossier ancien. Le 9 août, la FIFA a dû défendre Infantino après des révélations sur les conditions financières du départ d’une salariée de l’UEFA lorsqu’il en était secrétaire général. L’UEFA assure que le paiement respectait les règles applicables à l’époque, mais l’affaire alimente à nouveau les interrogations sur ses méthodes de gouvernance.
Le Mondial sans les supporters africains
En décembre 2025, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont rejoint la liste américaine des pays soumis à des restrictions partielles d’entrée, Washington invoquant des taux de dépassement de visa de 4 % et 13 %. Haïti et l’Iran relevaient d’une interdiction complète, et l’exception prévue couvrait les joueurs et les officiels, pas le public. Le Comité national des supporters des Éléphants a annulé son déplacement, son président indiquant à l’AFP que les autorités américaines ne voulaient pas des supporters ivoiriens. Le ministère sénégalais des sports a confirmé qu’aucune délégation ne partirait, une première pour une Coupe du monde à laquelle le pays participe.
L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, qui devait devenir le premier de son pays à officier dans un Mondial, a été refoulé à Miami malgré un passeport diplomatique et un visa valide, après onze heures d’interrogatoire et sans motif public. Infantino a qualifié l’épisode de malheureux. Quelques jours plus tard, l’UEFA confiait à Artan la finale de la Supercoupe d’Europe. En mars 2017, alors que la candidature nord-américaine n’était pas encore retenue, le président de la FIFA déclarait que toute équipe qualifiée, avec ses supporters et ses officiels, devait avoir accès au pays hôte, faute de quoi il n’y aurait pas de Coupe du monde. Cela n’a pas été le cas.
Pour ceux qui obtenaient un visa restait le prix des billets. La FIFA appliquait pour la première fois une tarification dynamique, de 60 dollars, seuil réservé aux fédérations, à 6 730 dollars pour la finale, l’entrée grand public s’établissant autour de 120 dollars. Sur son marché de revente, l’instance prélevait 15 % sur l’acheteur comme sur le vendeur, sans plafond de prix aux États-Unis. Un supporter dakarois ou abidjanais devait y ajouter un vol transatlantique, un visa, un hébergement et des déplacements à l’échelle d’un continent.
L’argent, l’objection d’Omari et le congrès de Rabat
Les dirigeants africains mettent en avant des acquis chiffrés. Devant l’assemblée générale de la CAF à Kinshasa, en octobre 2025, Infantino évaluait à 1,06 milliard de dollars le total investi par la FIFA dans le football africain depuis 2016. L’élargissement à 48 équipes a fait passer le continent de cinq places en 2022 à neuf qualifications directes, la RD Congo décrochant la dixième par le barrage. Dix sélections au Mondial, un record. À la différence des grandes fédérations européennes, une majorité des 54 associations africaines dépend de ces dotations pour son fonctionnement courant.
Constant Omari conteste surtout la présentation de ces financements comme une faveur accordée à l’Afrique. Pour l’ancien dirigeant congolais, l’argent redistribué par la FIFA appartient aux 211 associations qui génèrent collectivement les revenus de ses compétitions. Pour lui, recevoir les fonds de FIFA Forward ne devrait donc créer aucune dette politique envers son président. Sa parole n’est toutefois pas exempte de controverses car l’ancien membre du Conseil de la FIFA et président par intérim de la CAF, Omari avait échoué au contrôle d’intégrité de la FIFA en janvier 2021 avant d’être suspendu un an par le comité d’éthique dans l’affaire du contrat Lagardère.
La relation Infantino Mohammed VI
Le bloc africain a soutenu Infantino en avril, puis de nouveau le 6 août, sans qu’aucune contrepartie chiffrée ait été rendue publique, quand l’UEFA exige des garanties écrites. Le scrutin du 18 mars 2027 se tiendra à Rabat, dans un pays où la FIFA a ouvert son premier bureau régional d’Afrique du Nord et depuis lequel elle pilote le Mondial 2030.
Le Maroc a par ailleurs ses propres intérêts dans cette relation avec la FIFA. En effet, coorganisateur du Mondial 2030, il espère toujours obtenir la finale pour le Grand Stade Hassan II. Aucun lien ne peut être établi entre ce dossier et le soutien accordé à Infantino, mais leur concomitance donne au choix politique de Rabat une résonance particulière




