
« Je suis numéro 1 sur YouTube, je veux mon djai. » Le coup de gueule du rappeur ivoirien Himra remet sur la table un problème réccurent. Alors que la musique africaine cartonne sur les plateformes mondiales, les créateurs du continent n’ont pas tous accès aux mêmes outils pour transformer leurs vues en revenus. En Côte d’Ivoire et dans de nombreux pays africains, l’absence du Programme Partenaire YouTube relance la question de la place laissée aux artistes africains dans l’économie numérique.
Himra n’a pas mâché ses mots. Dans une publication postée mercredi 16 septembre sur sa page Facebook officielle, le rappeur ivoirien a lancé : « YouTube !! Vous ne voyez pas notre industrie, c’est quelle esprit monétiser notre YouTube Ivoirien. Je suis numéro 1 sur YouTube je veux mon djai. On dirait vous nous voyez pas mais on a des centaines de milliers de vues. » Une pique visant aussi la situation du Nigeria voisin, où le Programme Partenaire est ouvert : « On n’a qu’à regarder les Naijas se jouer les dangereux à cause de monétisation. »
Le problème qu’il pointe est qu’au 17 septembre 2026, la Côte d’Ivoire ne fait toujours pas partie des pays où les créateurs peuvent rejoindre le Programme Partenaire YouTube (YPP), qui ouvre notamment droit au partage des revenus publicitaires. Sur le continent, la liste officielle de YouTube inclut le Ghana, le Nigeria, le Sénégal, le Kenya, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye, l’Afrique du Sud, l’Ouganda, la Tanzanie et le Zimbabwe, mais pas la Côte d’Ivoire, ni la plupart des autres pays francophones d’Afrique de l’Ouest et du Centre.
Des vues massives, des revenus qui restent ailleurs
YouTube est devenu l’un des principaux espaces de consommation de musique et de vidéo en Afrique et au Nigeria, la plateforme constitue même un modèle économique à part entière pour une partie de Nollywood. Ainsi, des producteurs mettent directement leurs films en ligne et négocient des contrats indexés sur les vues, ce qui leur permet de conserver leurs droits tout en percevant des revenus.
Un créateur ivoirien peut, à quelques centaines de kilomètres de là, accumuler une audience comparable sans disposer des mêmes possibilités sur sa propre chaîne.
Il faut distinguer deux questions qu’on confond souvent. La monétisation YouTube n’est pas un droit d’auteur car elle correspond au partage des recettes publicitaires entre la plateforme et les créateurs membres de son programme partenaire. Les droits d’auteur et droits voisins relèvent d’un autre mécanisme, lié à l’exploitation des œuvres elles-mêmes. Les deux sujets se recoupent néanmoins sur une même question de savoir qui récupère la valeur créée par une chanson, une vidéo ou un film africain quand il est consommé sur une plateforme mondiale ?
Une bataille ancienne qui a changé de terrain
Le cas de Himra n’est pas isolé. Afrik.com l’abordait déjà avec le professionnel togolais Nihtael, pour qui le faible développement du streaming payant dans certains marchés africains réduit les revenus générés localement par Spotify, Apple Music ou Deezer, et maintient une large part du public sur des formes d’écoute gratuites, YouTube en tête.
D’autres acteurs cherchent à créer leurs propres circuits. Le Béninois Sèdo Tossou veut ainsi reverser 50 % des revenus publicitaires et d’abonnement de sa plateforme Sedo+ aux créateurs, avec l’ambition d’un modèle plus transparent que celui des grandes plateformes mondiales.
Les sociétés de gestion collective jouent aussi leur rôle dans cette structuration. En 2025, l’Office national des droits d’auteur algérien et le sud-africain CAPASSO ont conclu un accord destiné à améliorer la collecte internationale des droits numériques des créateurs algériens sur les plateformes de streaming.
L’intelligence artificielle ajoute désormais une dimension supplémentaire au débat. Plusieurs organismes africains de gestion collective réclament une rémunération équitable lorsque les œuvres des créateurs sont utilisées par des systèmes d’IA, expliquait notamment Steve Tassembedo à Afrik.com.
Une question de souveraineté culturelle
Le coup de gueule de Himra dépasse son propre compte YouTube. Pourquoi un artiste ivoirien capable de générer une forte audience ne dispose-t-il pas des mêmes outils qu’un artiste installé au Nigeria, au Ghana ou au Sénégal ?
Protéger juridiquement une œuvre contre le piratage ne suffit plus. Il s’agit désormais de faire en sorte que l’audience africaine génère aussi du revenu pour ceux qui produisent les contenus africains.
La bataille des artistes du continent portait longtemps sur la copie illégale, les radios qui ne déclaraient pas les morceaux diffusés, ou des organismes de collecte défaillants. YouTube, Spotify, TikTok et l’intelligence artificielle posent une version actualisée du même problème où la valeur générée par l’audience africaine échappe encore largement à ceux qui la créent.




