
Devant le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, la nouvelle Rapporteuse spéciale sur les substances toxiques a averti que la mauvaise gestion des produits chimiques et des déchets dangereux menace « de nombreux droits humains, sinon tous ». Une alerte qui prend une résonance particulière en Afrique, où déchets électroniques, pollutions industrielles et substances dangereuses s’accumulent et où, vingt ans après le Probo Koala, les organisations de victimes ivoiriennes réclament encore réparation et mémoire, à quelques jours d’une rencontre consacrée au continent à Genève.
Le 14 septembre, devant le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, Bethanie Carney Almroth, récemment nommée Rapporteuse spéciale sur les substances toxiques et les droits humains, a averti que les produits chimiques dangereux et les déchets toxiques pouvaient menacer « de nombreux droits humains, sinon tous ». Santé, accès à l’eau, alimentation, conditions de travail, droit à un environnement sain, tous ces domaines sont directement concernés.
Professeure à l’université de Göteborg, en Suède, où elle travaille depuis plusieurs années sur les effets des plastiques et des microplastiques, elle intervenait alors que le Conseil examine un rapport consacré aux PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées surnommées « polluants éternels » en raison de leur extrême persistance. Le document, préparé par son prédécesseur Marcos Orellana, appelle à interdire rapidement tous leurs usages non essentiels. Une fois disséminées, certaines de ces molécules peuvent rester dans l’environnement pendant des décennies, voire des siècles, sans qu’existe aujourd’hui de méthode permettant de les éliminer à grande échelle des écosystèmes contaminés.
Une question de justice entre pays riches et pays pauvres
Derrière les PFAS se dessine un problème plus large. Bethanie Carney Almroth a insisté sur la dimension profondément inégalitaire de la pollution chimique. Une grande partie de ces substances est produite et consommée dans les pays industrialisés, alors que leurs conséquences peuvent être exportées à travers le commerce international, les produits usagés et les mouvements transfrontaliers de déchets.
La Rapporteuse estime que les populations pauvres et marginalisées, les travailleurs précaires, les femmes et les enfants figurent parmi les premiers exposés aux pollutions toxiques. Elle a résumé l’enjeu par une question simple :
qui supporte le coût de cette pollution, et qui en profite ?
L’Afrique est devenu l’un des points sensibles de la croissance des déchets électroniques. Selon les données de l’Union internationale des télécommunications, environ 3,5 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques ont été générées en Afrique en 2022. Moins de 1 % de ce volume a été officiellement collecté et recyclé dans des filières formelles.
Téléphones, ordinateurs, téléviseurs, batteries ou réfrigérateurs contiennent pourtant du plomb, du mercure, du cadmium, des retardateurs de flamme et de nombreuses autres substances potentiellement dangereuses.
Le piège du recyclage informel
Une partie de ces appareils trouve une seconde vie, ce qui constitue un apport économique important pour de nombreuses familles. Le problème apparaît lorsqu’ils deviennent inutilisables et qu’ils sont alors démontés et brûlés, ou traités avec des produits chimiques, sans équipement de protection.
L’Organisation mondiale de la santé rappelle que plus d’un millier de substances nocives peuvent être présentes dans les déchets électroniques ou produites lors de leur traitement. Le brûlage à ciel ouvert de câbles pour récupérer le cuivre, ou l’utilisation d’acides pour extraire certains métaux, peuvent contaminer l’air, le sol et l’eau.
Les enfants sont particulièrement vulnérables. L’exposition aux substances issues des déchets électroniques est notamment associée à des atteintes au développement neurologique, à des troubles respiratoires, à certaines complications de grossesse ainsi qu’à un risque accru de maladies chroniques.
L’Afrique produit elle-même une quantité croissante de déchets électroniques, à mesure que l’équipement numérique progresse. À cette production intérieure s’ajoutent les mouvements internationaux et à l’échelle mondiale, 5,1 millions de tonnes de déchets électroniques ont franchi une frontière en 2022, dont environ 3,3 millions de tonnes ont circulé des pays riches vers des pays à revenus faibles ou intermédiaires, par des flux non contrôlés ou non documentés.
Tous ces déchets n’aboutissent évidemment pas en Afrique, mais cette opacité entretient le risque de voir des appareils hors d’usage entrer sur le continent sous l’étiquette de matériel électronique d’occasion.
Vingt ans après le Probo Koala, la Côte d’Ivoire réclame toujours justice
L’Afrique connaît depuis longtemps les conséquences de ces transferts. Le symbole le plus spectaculaire reste celui du Probo Koala. Dans la nuit du 19 au 20 août 2006, ce navire avait déchargé 528 mètres cubes de déchets liquides sur une douzaine de sites de la région d’Abidjan. Le bilan retenu par le Programme des Nations unies pour l’environnement fait état de 17 morts et de plus de 100 000 personnes ayant consulté les structures de santé ivoiriennes dans les semaines et les mois qui ont suivi.
Le 19 août dernier, jour anniversaire du drame, Denis Yao Pipira, qui préside l’Union nationale des associations des victimes des déchets toxiques de Côte d’Ivoire (UNAVDT-CI) ainsi que la Fédération nationale des associations des victimes des déchets toxiques de Côte d’Ivoire (FENAVIDET-CI), a pris la parole au nom des organisations de victimes. Il réclame un suivi médical gratuit et permanent pour les survivants, l’indemnisation de toutes les victimes recensées, y compris celles qu’il estime avoir été oubliées dans les précédents processus de réparation, la certification d’une dépollution totale des sites touchés, et la création d’un mémorial national. « Nous ne demandons pas la charité. Nous demandons justice, dignité et mémoire », a-t-il résumé.
Des déchets toxiques déposés au Nigeria
Bien avant le Probo Koala, le scandale des déchets toxiques déposés à Koko, au Nigeria, à la fin des années 1980, avait déjà montré comment les différences de réglementation et de coûts de traitement pouvaient transformer certains pays africains en destinations pour des substances dont l’élimination aurait été beaucoup plus coûteuse ailleurs.
C’est précisément pour empêcher ce type de pratiques qu’a été adoptée en 1991 la Convention de Bamako, entrée en vigueur en 1998. Elle interdit notamment l’importation en Afrique de déchets dangereux provenant de pays non parties et considère ces importations comme illégales.
Plus de trente ans après son adoption, la question n’est pourtant pas totalement résolue. Contrôler les cargaisons ou financer des filières de recyclage suppose des moyens techniques et financiers dont de nombreux États africains manquent encore.
L’Afrique veut porter le dossier à Genève
Le continent entend justement replacer la question au cœur du débat. Ce mercredi 16 septembre, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, le Groupe africain et Earthjustice organisent à Genève, au Palais des Nations, une rencontre spécifiquement consacrée aux substances toxiques, aux déchets et aux droits humains.
Le combat porté à Genève vise désormais des flux diffus et continus, portés par les appareils électroniques, les plastiques, les mousses industrielles, les pesticides ou les batteries, beaucoup plus difficiles à intercepter aux frontières qu’un chargement de produits dangereux clairement étiquetés.
Avec les PFAS, l’ONU met en évidence une autre dimension du problème car certains déchets laissés aux générations futures pourraient être pratiquement impossibles à faire disparaître.
Pour les organisations de victimes ivoiriennes, ce qui n’a pas été traité correctement en 2006 continue de peser vingt ans plus tard. Pour l’Afrique dans son ensemble, l’enjeu consiste donc autant à empêcher l’importation de nouvelles pollutions qu’à obtenir une réparation pour celles déjà subies. La rencontre du 16 septembre à Genève doit permettre de mesurer si cette double exigence progresse dans les négociations internationales.




