
Trois semaines après avoir présenté l’intelligence artificielle comme une « opportunité potentiellement historique » pour l’Afrique, Bill Gates passe du discours à l’investissement. Sa fondation annonce au moins un milliard de dollars sur deux ans pour élargir l’accès à l’IA, avec la santé, l’éducation, l’agriculture et les langues locales comme priorités.
Le 28 août dernier, Bill Gates publiait une tribune consacrée aux bouleversements provoqués par l’intelligence artificielle. Afrik.com relevait alors que le milliardaire y voyait une opportunité potentiellement historique pour l’Afrique, à condition que les pays pauvres ne soient pas les derniers servis par une révolution technologique conçue avant tout dans les pays riches.
Un engagement financier qui prolonge une mise en garde
La Fondation Gates a donné une traduction financière à cette ambition ce mardi 15 septembre, en publiant son rapport annuel Goalkeepers. Elle s’engage à consacrer au moins un milliard de dollars, sur les deux prochaines années, à des projets destinés à rendre l’intelligence artificielle plus accessible aux populations qui bénéficient aujourd’hui le moins des nouvelles technologies. Bill Gates y prévient que les prochains mois détermineront si l’IA profite à tous ou renforce les inégalités déjà à l’œuvre.
Mark Suzman, directeur général de la fondation, a présenté cette somme comme un « premier acompte », appelé selon lui à grossir sensiblement une fois les deux premières années écoulées. Il a par ailleurs indiqué vouloir continuer à faire pression sur le Congrès et l’administration Trump pour que les États-Unis maintiennent leur rôle dans l’aide internationale, alors que ces coupes budgétaires fragilisent une partie des programmes de développement sur lesquels s’appuie la fondation. À titre de comparaison, le milliard annoncé reste marginal face aux quelque 725 milliards de dollars que les géants technologiques prévoient d’investir dans les infrastructures d’IA sur la seule année 2026.
400 millions pour la santé, autant pour l’éducation
La répartition annoncée montre les priorités retenues : 40 % des financements iront à l’éducation, 40 % à la santé, 10 % à l’agriculture, et les 10 % restants aux données, aux langues et aux infrastructures numériques nécessaires à des systèmes d’IA plus inclusifs. Ces chiffres représentent environ 400 millions pour chacun des deux premiers secteurs, et 100 millions pour l’agriculture comme pour les fondations numériques.
En Afrique, la santé concentre une bonne part des attentes et la Fondation Gates évalue à près de six millions le déficit de professionnels de santé en Afrique subsaharienne. Elle travaille déjà avec OpenAI sur Horizon 1000, un programme qui doit introduire des outils d’intelligence artificielle dans mille structures de soins primaires en Afrique subsaharienne d’ici 2028, pour un engagement d’environ 50 millions de dollars. En mai, elle a par ailleurs noué avec Anthropic un partenariat de 200 millions de dollars sur quatre ans, couvrant la santé, l’éducation et l’agriculture. L’idée commune à ces programmes n’est pas de se substituer aux médecins et aux infirmiers, mais d’épauler des équipes soignantes en sous-effectif chronique, pour le triage des patients, le suivi des malades ou l’aide à la décision.
Le téléphone du paysan africain, nouveau terrain de l’IA
L’agriculture pourrait constituer l’autre grand laboratoire de cette stratégie. Pour des millions de petits exploitants africains, l’intelligence artificielle promet un accès jusque-là hors de portée à des conseils individualisés : identification d’une maladie végétale, choix d’une semence, anticipation de la météo, état d’un sol ou alimentation du bétail. C’était déjà l’un des exemples mis en avant par Bill Gates dans sa tribune d’août, comment transformer un téléphone basique en conseiller agricole capable de répondre à la situation précise d’une parcelle, plutôt que de délivrer un conseil générique élaboré à des milliers de kilomètres de là. Mark Suzman a d’ailleurs rappelé que la majorité des agriculteurs africains utilisent des téléphones à fonctions plutôt que des smartphones, ce qui suppose de concevoir des outils fonctionnant avant tout à la voix.
Cette promesse se heurte toutefois à une difficulté centrale : l’IA connaît encore mal l’Afrique.
Le vrai défi : faire entrer les langues africaines dans les modèles
Le rapport Goalkeepers 2026 insiste particulièrement sur ce point. Plus de 90 % des données ayant servi à entraîner les premières générations de grands modèles de langage provenaient de contenus en anglais. Des travaux menés sur GPT-3 ont ainsi montré que plus de 93 % de ses données d’entraînement étaient anglophones. Conséquence directe pour les utilisateurs, les systèmes de reconnaissance vocale les plus performants se trompent dans moins de 6 % des cas en anglais, contre plus de 60 % en yoruba, une langue pourtant parlée par des dizaines de millions de personnes en Afrique de l’Ouest. Le rapport cite aussi l’exemple d’une femme en travail au Malawi qui, en chichewa, dirait que « ses eaux ont crevé » — une expression que la traduction automatique restitue en anglais par « elle a jeté de l’eau », au risque de transformer une urgence médicale en malentendu banal.
La Fondation Gates finance déjà plusieurs projets destinés à combler ce retard. Elle s’est associée au Microsoft AI for Good Lab et à Google.org pour lancer LINGUA Africa, un programme piloté par le Masakhane African Languages Hub, basé au Kenya, qui a distribué en août des financements pouvant atteindre 250 000 dollars à 26 projets sélectionnés parmi plus de 800 candidatures venues de 64 pays, dont 85 % du continent africain. L’objectif affiché du Hub est de mettre des outils d’IA pertinents à la disposition d’un milliard d’Africains d’ici 2029.
Ce chantier pourrait s’avérer plus déterminant encore que celui des applications elles-mêmes. Une intelligence artificielle de santé qui comprend mal la langue d’un patient, ou un conseiller agricole incapable de saisir le vocabulaire local, perd une bonne part de son utilité.
Qui possédera les données ?
Reste une question que le milliard de dollars ne règle pas à lui seul : où seront construits les modèles, qui possédera les données, et qui contrôlera les outils une fois déployés ? La Fondation Gates multiplie les alliances avec les grands acteurs américains de l’intelligence artificielle, OpenAI, Anthropic, Google.org, Microsoft, tout en insistant sur la nécessité d’associer gouvernements, chercheurs, enseignants, médecins et agriculteurs à la conception des solutions. Une responsable de la fondation, Janet Zhou, a indiqué que cette exigence de biens publics ouverts répondait directement aux inquiétudes exprimées par des partenaires et des gouvernements sur le verrouillage propriétaire et la souveraineté des données.
C’est probablement là que se jouera, pour l’Afrique, l’essentiel des retombées concrètes de ce milliard de dollars : la possibilité de bâtir des bases de données africaines, de financer des chercheurs et des entreprises locales, et de donner aux États des leviers réels sur l’usage de leurs propres données plutôt que de faire du continent un simple débouché pour des assistants numériques conçus, entraînés et possédés ailleurs.




