Et si l’avenir de l’IA africaine commençait par apprendre à lire en wolof, pulaar ou haoussa ?


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Mamadou Amadou Ly, de l’ARED, et Ben Piper, de la Fondation Gates
Mamadou Amadou Ly, de l’ARED, et Ben Piper, de la Fondation Gates

L’intelligence artificielle a le potentiel de transformer l’avenir économique de l’Afrique, mais un obstacle subsiste : cette technologie reste largement inexploitée dans les langues les plus parlées du continent. Si les développeurs privilégient le français, l’anglais et les langues à large diffusion comme le kiswahili et le wolof, le secret pour exploiter le potentiel démographique de l’Afrique réside dans la richesse de ses milliers de langues nationales.

Former une main-d’œuvre compétente en IA ne commence pas par apprendre aux enfants à coder dans une langue étrangère. Cela commence par leur apprendre à lire dans leur propre langue. Sur tout le continent, des millions d’enfants, scolarisés, n’acquièrent pas les compétences de base en lecture et en calcul à l’âge de 10 ans, non pas par manque de talent, mais parce qu’ils sont contraints de déchiffrer une langue étrangère avant même de maîtriser la leur. Ce fossé linguistique constitue un frein silencieux à la croissance économique de l’Afrique, empêchant notre jeunesse de développer les bases cognitives nécessaires pour tirer pleinement parti des technologies de pointe.

Pour utiliser efficacement l’IA, les élèves doivent d’abord posséder de solides bases éducatives leur permettant de formuler des consignes précises, de développer leur esprit critique et de vérifier l’exactitude des résultats d’un modèle de langage étendu (LLM). Les recherches en neurosciences montrent que les enfants doivent acquérir des compétences en lecture et en mathématiques dès leur plus jeune âge, et plus précisément durant la période cruciale comprise entre 7 et 10 ans.

Le rôle du langage dans l’éducation est parfois sous-estimé, or il constitue l’une des principales raisons pour lesquelles des millions d’enfants africains n’apprennent pas, ou n’apprennent pas assez vite. Nous savons que les enfants acquièrent mieux ces compétences fondamentales lorsqu’ils sont enseignés dans une langue qu’ils comprennent, et nous disposons d’une feuille de route pour mettre en œuvre un enseignement bilingue à l’échelle nationale.

Plus précisément, le programme ARED (Associates in Research and Education for Development) a mis en œuvre une approche de « bilinguisme en temps réel », récompensée par le prix Yidan 2025 pour le développement de l’éducation. La langue maternelle de l’élève, comme le pulaar ou le wolof, est introduite parallèlement au français oral dans toutes les matières fondamentales dès la première année d’enseignement, facilitant ainsi l’apprentissage, améliorant la compréhension et renforçant les compétences en lecture et en calcul. Des recherches plus vastes sont menées sur ce sujet. Cela se confirme, en démontrant que les enfants bilingues font preuve d’une plus grande flexibilité cognitive et d’un esprit critique plus aiguisé. De plus, il a été constaté que l’utilisation des langues locales durant ces premières années favorise, au lieu de nuire, l’apprentissage ultérieur du français.

Ce qui rend l’approche d’ARED novatrice, au-delà des progrès considérables réalisés en matière d’alphabétisation, c’est son intégration systémique. En élaborant des programmes d’études en collaboration avec les communautés locales, les éducateurs et les linguistes, ARED a réussi à intégrer l’enseignement bilingue dans la politique nationale d’éducation du Sénégal et a servi de base au Modèle harmonisé d’éducation bilingue au Sénégal (MOHEBS), qui est en cours de déploiement à l’échelle nationale. Ce modèle favorise la prise de conscience des communautés afin de surmonter les réticences à l’égard de l’enseignement en langue locale et l’héritage colonial qui a conditionné les enfants à privilégier l’anglais et le français au détriment de leurs langues nationales. Ceci est essentiel, car il est prouvé que les enfants apprennent beaucoup mieux lorsqu’ils pratiquent davantage leur langue maternelle.

Pour que l’Afrique puisse pleinement exploiter son talent, sa créativité et son énergie, il est essentiel de développer et de programmer la prochaine génération de technologies éducatives afin de soutenir les langues nationales des élèves. Faute de quoi, des millions d’enfants risquent d’être laissés pour compte et de devenir des consommateurs passifs plutôt que des acteurs de la révolution de l’IA.

Le Sénégal est l’un des rares pays à mettre en œuvre avec succès un enseignement bilingue simultané en lecture, écriture et calcul, et à utiliser des technologies adaptées au contexte local pour accélérer les progrès. Grâce à ces technologies, les innovateurs parviennent désormais à faire répondre l’IA directement à la voix des élèves dans leur langue maternelle. Il en résulte un apprentissage hautement personnalisé, dans une langue que les enfants parlent et comprennent à la maison, à une échelle sans précédent. L’IA, initialement perçue comme une simple technologie disruptive réservée aux environnements à ressources élevées, devient un outil puissant qui valorise les langues locales et améliore l’apprentissage fondamental partout dans le monde.

Pour généraliser le succès du Sénégal à l’ensemble du système éducatif, il est urgent de déployer à plus grande échelle les outils de recherche et la méthodologie de mise en œuvre prometteurs. Les gouvernements africains, les organisations philanthropiques et les leaders technologiques du secteur privé doivent nouer des partenariats solides afin d’intégrer l’enseignement multilingue au cœur de l’éducation préscolaire sur tout le continent. Nous pouvons nous inspirer d’initiatives multinationales telles que le programme Bilingual Boost, qui vise à adapter les enseignements fondamentaux de l’apprentissage des langues nationales aux différents systèmes éducatifs africains.

Développer ces programmes n’est pas seulement un impératif moral ; c’est l’un des investissements économiques les plus judicieux qu’un gouvernement puisse réaliser. L’apprentissage fondamental dès le plus jeune âge offre un retour sur investissement exceptionnel (30 pour 1). C’est un levier éprouvé et rentable pour stimuler le PIB d’un pays à long terme, jetant ainsi les bases d’une croissance durable et d’une voie vers l’autonomie. L’adoption de cadres bilingues peut contribuer à accélérer la croissance économique des pays du continent, comme l’illustre le travail mené au Sénégal avec le soutien d’ARED.

Le vaste répertoire linguistique africain, l’un des plus riches au monde, recèle un potentiel immense qui ne demande qu’à être exploité, mais il est essentiel d’agir dès le plus jeune âge. En combinant les bienfaits avérés d’un enseignement dispensé aux enfants dans une langue qu’ils comprennent avec le potentiel transformateur de l’intelligence artificielle, nous pouvons offrir à la prochaine génération de jeunes Africains les clés d’une vie prospère. Car ce n’est pas seulement ce qu’un enfant apprend qui compte, mais aussi la manière dont il apprend.

À propos des auteurs

Mamadou Amadou Ly est directeur général d’ARED, Associates in Research and Education for Development. Sous sa direction, l’organisation accompagne des écoles au Sénégal, en Mauritanie et en Gambie dans la mise en place d’un enseignement bilingue, associant la langue que les enfants maîtrisent déjà à la langue dont ils ont besoin pour poursuivre leur scolarité. Cette approche vise à améliorer les apprentissages fondamentaux, notamment en lecture et en mathématiques, tout en renforçant l’implication des familles et des communautés dans l’éducation.

Benjamin Piper est directeur de l’éducation mondiale à la Fondation Gates. Basé au Kenya, il pilote les efforts de la fondation en faveur de l’alphabétisation et du calcul de base dans les pays à revenus faibles et intermédiaires. Avant de rejoindre la Fondation Gates, il a travaillé chez RTI International sur de grands programmes éducatifs en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient et en Asie, notamment le programme kényan Tusome, l’étude internationale Learning at Scale et le projet Science of Teaching.

Rédaction
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