France-Algérie : pourquoi le dégel et l’appel entre Barrot et Attaf révèlent un nouveau rapport de force


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France Algérie
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Le 15 mars 2026, un entretien téléphonique entre Jean-Noël Barrot et Ahmed Attaf a mis fin à des mois de silence diplomatique entre la France et l’Algérie. De Paris à Alger, la presse des deux pays décrypte ce rapprochement avec des grilles de lecture sensiblement différentes. Retour sur un dégel encore fragile, dans un contexte géopolitique bouleversé où l’Algérie réaffirme son poids stratégique régional et où la visite historique du Pape Léon XIV en avril pourrait jouer un rôle de catalyseur.

Un appel Barrot-Attaf qui met fin à dix-huit mois de glaciation

Dimanche 15 mars 2026, les ministres des Affaires étrangères français et algérien se sont entretenus par téléphone pour la première fois depuis des mois. Côté français, le Quai d’Orsay a publié un communiqué confirmant que Jean-Noël Barrot et Ahmed Attaf avaient échangé sur « les principaux enjeux diplomatiques d’intérêt commun en Afrique et au Moyen-Orient, en premier lieu l’escalade régionale autour de l’Iran et les récentes discussions de haut niveau relatives au Sahara occidental ». La diplomatie française a insisté sur la nécessité d’obtenir des résultats « tangibles » et a rappelé l’attention portée au sort du journaliste Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison en Algérie.

Détail révélateur : le communiqué officiel du ministère français des Affaires étrangères mentionne explicitement « les récentes discussions de haut niveau relatives au Sahara occidental », pilotées par Washington, et auxquelles Paris ne participe pas. La France reconnaît ainsi elle-même, en creux, que le dossier saharien lui échappe désormais et que son influence sur le dossier est nul.

Côté algérien, le communiqué du ministère des Affaires étrangères a adopté un ton plus ample, évoquant un passage en revue de l’état des relations bilatérales et des perspectives d’avenir. Alger a mis l’accent sur les dossiers régionaux où son rôle est central : situation au Sahel, processus de règlement au Sahara occidental, et surtout les évolutions au Moyen-Orient et leurs répercussions internationales. Deux communiqués, deux angles de lecture, qui reflètent les priorités divergentes des deux capitales mais aussi un rapport de force plus équilibré qui a changé.

La presse française : le pragmatisme d’une réconciliation technique

Dans les médias français, l’événement a été traité sous l’angle du dégel pragmatique. L’AFP, reprise par de nombreux quotidiens, a titré sur la fin de « presque deux ans de crise diplomatique profonde ». Le contexte international, en premier lieu la guerre au Moyen-Orient, est présenté comme le catalyseur de cette reprise de contact. Le Figaro a relayé le communiqué du Quai d’Orsay en soulignant l’accumulation des crises régionales comme moteur du rapprochement.

Jeune Afrique, média panafricain francophone basé à Paris a relevé, dès le 12 mars, que le président Tebboune ne s’opposait plus au retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet à Alger. L’hebdomadaire a souligné que le sujet avait été discuté lors de la visite de Laurent Nuñez à Alger les 16 et 17 février.

L’historien Benjamin Stora, interrogé par France 24, avait souligné déjà en décembre dernier que le sentiment anti-français en Algérie et la montée du discours identitaire en France créaient un terreau inflammable des deux côtés. Sa conclusion : la reprise du dialogue est inévitable, ne serait-ce que pour les trois millions de personnes de la communauté algérienne en France et les nombreux intérêts économique français en Algérie, troisième pays francophone au monde.

La presse algérienne : souveraineté, poids stratégique et lecture géopolitique

Du côté algérien, le traitement médiatique est sensiblement différent et porte une lecture plus structurelle de la relation. Le Matin d’Algérie a consacré plusieurs articles au sujet, parlant d’un « léger frémissement » plutôt que d’un véritable tournant. Le quotidien algérien a souligné que l’appel Barrot-Attaf confirmait surtout le rétablissement des canaux de communication de haut niveau, sans qu’on puisse encore parler de réconciliation. L’approche est qualifiée de « réalisme pragmatique » adopté par les deux capitales, mais le quotidien relève que c’est Paris qui est demandeur dans cette séquence.

Algérie Patriotique, dans une analyse au titre évocateur « Les appels du pied de la France à l’Algérie dans un contexte géopolitique et politique tendu », a insisté sur le fait que c’est Jean-Noël Barrot qui a appelé Ahmed Attaf, et non l’inverse. Le journal a replacé ce geste dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient, de l’instabilité au Sahel et des besoins énergétiques européens croissants. La lecture est claire : dans un monde en recomposition accélérée, la France a davantage besoin de l’Algérie – de son gaz, de son poids diplomatique régional, de sa capacité de médiation – que l’inverse.

Gaz, Sahel, Moyen-Orient : pourquoi Paris revient vers Alger

TSA (Tout sur l’Algérie) a quant à lui mis en avant les avancées concrètes sur le retour de l’ambassadeur Romatet, tout en rappelant l’épisode embarrassant de sa participation à un documentaire de France 2 jugé hostile par Alger en janvier 2026. Un incident qui avait failli compromettre le processus de normalisation. Le site relève néanmoins que le ministère algérien des Affaires étrangères, dans son communiqué du 24 janvier, n’avait pas déclaré Romatet persona non grata, un signe de maturité diplomatique interprété comme un feu orange laissant la porte ouverte à la reprise.

Enfin, ObservAlgérie, média de la diaspora algérienne en France, a insisté sur la visite de Laurent Nuñez à Alger en février comme véritable point de bascule, rappelant que le ministre de l’Intérieur avait annoncé la reprise d’une coopération sécuritaire de très haut niveau après avoir été reçu par le président Tebboune.

Révolution Africaine, dans une lecture panafricaine de l’événement, a replacé ce rapprochement dans le mouvement plus large de redéfinition des partenariats entre les États africains et leurs anciens partenaires occidentaux. Le média souligne que l’Algérie, puissance régionale incontournable et acteur central de la géopolitique méditerranéenne et sahélienne, ne peut se permettre un isolement prolongé vis-à-vis de l’Europe mais que la réciproque est tout aussi vraie pour Paris, dont l’influence en Afrique est aujourd’hui sérieusement contestée.

Le Sahara occidental : quand Washington marginalise Paris

Le dossier du Sahara occidental, qui avait été le détonateur de la crise franco-algérienne à l’été 2024, illustre de manière saisissante le repositionnement des rapports de force. Depuis l’automne 2025, c’est désormais sous l’égide des États-Unis que les négociations se déroulent et la France n’est tout simplement pas à la table ni même sur un strapontin.

Trois rounds de pourparlers se sont tenus en l’espace d’un mois : à Washington fin janvier, à l’ambassade américaine à Madrid les 8-9 février, puis de nouveau à Washington les 23-24 février 2026. Ces discussions, pilotées par Massad Boulos, conseiller spécial de Trump pour l’Afrique, et Michael Waltz, ambassadeur américain à l’ONU, ont réuni les quatre parties prenantes : le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario. L’envoyé de l’ONU Staffan de Mistura, autrefois au centre du processus, n’occupe plus qu’un rôle d’observateur. Le fait majeur est que l’Algérie est assise à cette table en tant que partie prenante incontournable. Ahmed Attaf était personnellement présent à Madrid aux côtés de ses homologues marocain, mauritanien et du représentant du Polisario. Sans Alger, aucun accord durable n’est envisageable. Les Américains l’ont compris, et c’est précisément pour cela qu’ils ont intégré l’Algérie au format de négociation quadripartite.

Dans ce contexte, la décision d’Emmanuel Macron de soutenir le plan d’autonomie marocain à l’été 2024 apparaît rétrospectivement comme une erreur stratégique majeure. Non seulement cette prise de position a provoqué la plus grave crise diplomatique franco-algérienne depuis l’indépendance, mais elle n’a procuré à Paris aucun gain tangible sur le dossier saharien lui-même. Comme le résume un éditorialiste du Matin d’Algérie, la France a sacrifié sa relation avec Alger pour une posture au Sahara occidental où elle ne pèse plus. Un calcul perdant sur tous les tableaux.

La loi sur la colonisation : un geste d’apaisement délibéré d’Alger

Autre dossier sensible : la loi algérienne criminalisant la colonisation française. L’ambassadeur Romatet l’avait identifiée en janvier comme l’un des « obstacles » à la normalisation. Mais un fait essentiel mérite d’être souligné : le 9 mars 2026, soit à peine six jours avant l’appel Barrot-Attaf, l’Assemblée populaire nationale a adopté une version amendée du texte.

Initialement, le projet comportait des clauses exigeant explicitement des excuses officielles de la France et le versement de réparations. Ces éléments ont été retirés de la mouture finale. Un geste de bonne volonté délibéré, destiné à éviter de verrouiller toute perspective de dialogue avec Paris. Maghreb Émergent relève que cette modération du texte s’inscrit dans la dynamique de dégel amorcée depuis le début de l’année 2026, et qu’elle témoigne d’une volonté algérienne de ne pas fermer la porte à la normalisation tout en préservant le devoir de mémoire sur la période coloniale.

La chronologie est éloquente : visite de Nuñez à Alger les 16-17 février, adoption de la loi amendée le 9 mars, appel Barrot-Attaf le 15 mars. Ce séquençage témoigne d’un pragmatisme algérien qui conjugue politique mémorielle affirmée et diplomatie tournée vers l’avenir. Une nuance souvent absente des analyses françaises sur ce dossier.

Les dossiers encore en suspens

Si le dégel est réel, des contentieux importants subsistent. Le premier est le sort du journaliste Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison ferme en Algérie pour apologie du terrorisme. Barrot a rappelé l’attention de la France à cette affaire lors de l’entretien du 15 mars. La famille du journaliste espère une grâce présidentielle, tandis que la diplomatie française s’active en coulisses.

Les questions migratoires et la coopération consulaire, notamment la délivrance de laissez-passer consulaires pour les ressortissants algériens sous OQTF, demeurent un irritant majeur pour Paris. Alger, de son côté, reste ferme sur le traitement au cas par cas, estimant que le rôle de ses consulats est de défendre les intérêts de ses ressortissants et non de se plier systématiquement aux demandes administratives françaises.

Enfin, la question du retour des ambassadeurs reste le véritable marqueur du rétablissement plein et entier de la relation. le poste étant vacant à Paris depuis le départ de Saïd Moussi, diplomate chevronné et fin connaisseur des relations franco-algériennes, rappelé à l’automne 2024 puis nommé ambassadeur à Lisbonne. Le retour de Romatet ouvre la voie à une réciprocité avec la nomination d’un nouvel ambassadeur algérien en France.

La visite du Pape Léon XIV : un catalyseur inattendu

Un élément nouveau vient enrichir ce tableau : la visite historique du Pape Léon XIV en Algérie, prévue du 13 au 15 avril 2026. Le Vatican a publié le programme détaillé ce 16 mars, le même jour que l’annonce de l’appel Barrot-Attaf. Coïncidence de calendrier ou non, les deux événements se renforcent mutuellement dans le récit d’une Algérie qui s’ouvre et dialogue.

Aucun pape ne s’était jamais rendu en Algérie. Léon XIV, membre de l’ordre des Augustins, y viendra en fils spirituel de saint Augustin, né à Thagaste (l’actuelle Souk Ahras) et évêque d’Hippone (Annaba). Le programme prévoit une journée à Alger, visite au Maqam Echahid, le monument aux martyrs de la guerre d’indépendance, rencontre avec le président Tebboune, visite à la Grande Mosquée d’Alger et messe à Notre-Dame d’Afrique, puis une étape à Annaba, sur les ruines d’Hippone.

Le symbole est puissant : un pays à majorité musulmane accueillant le chef de l’Église catholique, dans un geste de dialogue interreligieux et d’ouverture. Le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, a déclaré que « prétendre divorcer entre la France et l’Algérie est une illusion », rappelant que les deux pays restent liés par une histoire et des intérêts communs. Pour François Mabille, directeur de l’Observatoire géopolitique des religions à l’IRIS, la présence du pape pourrait contribuer à un climat plus apaisé dans les relations de l’Algérie avec ses voisins, notamment la France, fille ainée de l’église.

La visite Tebboune en France : l’horizon encore lointain

Cette visite papale s’inscrit dans la séquence d’apaisement global : la loi sur la colonisation amendée, la reprise des contacts diplomatiques, et désormais l’accueil d’un événement à forte portée internationale. Pour l’Algérie, c’est aussi une manière d’affirmer son image de nation ouverte et de puissance diplomatique capable de recevoir les plus hautes figures mondiales.

Le Matin d’Algérie évoque la possibilité, à plus long terme, d’une visite du président Tebboune en France, un projet initialement annoncé avant sa réélection, mais ajourné à cause de la crise. Sa reprogrammation éventuelle serait interprétée comme le signe d’un retour complet à la normale. Lors d’un entretien télévisé en février 2026, Tebboune avait déclaré : « Avec les grands pays, on s’entend. » Une formule qui, au-delà de sa dimension rhétorique, a été perçue comme l’expression d’une volonté de placer les relations avec la France sur un pied d’égalité et de pragmatisme, plutôt que dans une logique de confrontation permanente.

La formule dit aussi, en creux, que l’Algérie entend être traitée comme un interlocuteur de premier plan, ce que les évolutions géopolitiques récentes, du Sahara occidental à la crise énergétique en passant par l’accueil du Pape, confirment objectivement.

Deux lectures, un même espoir prudent

Au terme de cette vision croisée, un constat s’impose : la presse française met l’accent sur le pragmatisme sécuritaire et migratoire, les résultats concrets attendus, et les irritants bilatéraux comme l’affaire Gleizes. La presse algérienne, elle, insiste davantage sur la souveraineté, le respect mutuel, le contexte géopolitique global et rappelle que c’est Paris qui est demandeur, dans un monde en recomposition où l’Algérie entend faire valoir son poids stratégique, énergétique et diplomatique.

Les deux rives s’accordent cependant sur un point : ce dégel est réel mais fragile.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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