
Le roi Felipe VI et la reine Letizia sont à Ceuta ce mardi 13 octobre, au lendemain de la confirmation, par Pedro Sánchez, de l’entrée de navires de guerre marocains dans les eaux de la ville l’été dernier. En 2007, une visite royale comparable avait conduit Rabat à rappeler son ambassadeur. Cette fois, le Maroc se tait. À six semaines des élections législatives espagnoles, que les sondages promettent à la droite, cette retenue pourrait viser à ménager le dirigeant qui a rallié Madrid au plan marocain pour le Sahara occidental.
Le couple royal espagnol effectue ce mardi la première visite officielle de Felipe VI à Ceuta depuis son accession au trône, en 2014. Il doit y passer la nuit avant de rejoindre Melilla mercredi. Après la remise des clés de la ville et la visite du collège Vicente Aleixandre, les souverains doivent se rendre au cimetière musulman de Sidi Embarek pour un acte œcuménique en hommage aux quelque 140 personnes mortes en tentant de rejoindre Ceuta à la nage les 30 et 31 juillet. La journée s’achèvera par une rencontre avec des représentants de la société civile, devant lesquels le roi prendra la parole.
Le précédent de 2007
Rabat n’a pourtant ni rappelé son ambassadrice ni condamné la visite. En novembre 2007, le déplacement de Juan Carlos Ier et de la reine Sofia à Ceuta et Melilla avait conduit le Maroc à rappeler son ambassadeur à Madrid, et Mohammed VI avait publiquement dénoncé le voyage.
Le déplacement intervient dans un climat chargé. Lundi, en marge de la réception donnée au Palais royal pour la fête nationale, Pedro Sánchez a confirmé une information d’El País révélant qu’une frégate et plusieurs patrouilleurs de la Marine royale marocaine sont entrés sans préavis dans les eaux de Ceuta pendant l’afflux de plus de 70 000 migrants de la fin juillet, et y ont manœuvré jusqu’aux premiers jours d’août. La Marine espagnole a déployé le patrouilleur Rayo, puis les frégates Santa María et Navarra. Selon le journaliste Ignacio Cembrero, interrogé par la radio Onda Cero, la frégate Mohammed VI, navire amiral de la flotte marocaine, participait à ces manœuvres.
Un silence entretenu
Lundi, l’ambassadrice du Maroc en Espagne, Karima Benyaich, a été la première diplomate à saluer les souverains lors de la réception du Palais royal. Le même jour à Rabat, aucun haut responsable marocain ne s’est rendu à la réception de l’ambassade d’Espagne. La presse espagnole met cette absence sur le compte des tractations en cours pour former le gouvernement issu des législatives marocaines du 23 septembre. Si quelques collectifs ont appelé à manifester à Fnideq, près du poste-frontière de Tarajal, et devant le consulat d’Espagne à Agadir, le palais royal, lui, n’a fait aucun commentaire, signe que les temps ont bien changés.
Dans son discours d’ouverture de la nouvelle législature, le 9 octobre, Mohammed VI n’a d’ailleurs pas dit un mot de la visite de Felipe VI. Il a pourtant consacré un long passage à l’Espagne.
« Fonds de commerce préélectoral »
Dans son discours, le passage concernant la péninsule ibérique dit cepenadnt beaucoup de la manière dont Rabat lit le débat espagnol. Le roi y dénonce les « déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques » et leur « instrumentalisation flagrante de la situation ». Le partenariat avec Madrid, insiste-t-il, ne saurait faire l’objet « d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage ».
Le ton avait été donné le 10 septembre par la diplomatie marocaine. Dans un communiqué, le ministère de Nasser Bourita refusait que le royaume serve de « fonds de commerce préélectoral » et de bouc émissaire dans des règlements de comptes politiques propres à l’Espagne. Les élections n’étaient pas encore convoquées, mais l’opposition en réclamait déjà la tenue anticipée en mettant en cause, entre autres, la gestion de la crise de Ceuta.
Pedro Sánchez a finalement dissous les Cortes le 5 octobre, après le rejet par le Congrès de ses décrets sur le logement. Le scrutin aura lieu le 29 novembre, et Ceuta s’est invitée dans la campagne. Mardi matin, le chef du Parti populaire (PP), Alberto Núñez Feijóo, estimait que l’armée aurait dû être déployée à la frontière. La souveraineté espagnole « ne se négocie pas », a-t-il ajouté, « et le Maroc doit le savoir ».
Une protestation marocaine contre la visite du roi fournirait à la droite un argument supplémentaire contre la politique marocaine du gouvernement sortant. Or Rabat a de bonnes raisons de ne pas le lui offrir.
Pedro Sánchez, garant du virage sur le Sahara
Pour le Maroc, le chef du gouvernement socialiste est un interlocuteur précieux. En mars 2022, il avait qualifié le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental de base « la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour régler le conflit. Ce revirement, contraire à la ligne suivie par Madrid pendant des décennies, avait mis fin à la crise diplomatique de 2021 et relancé la coopération bilatérale.
Alberto Núñez Feijóo, leader du PP, reproche à Pedro Sánchez d’avoir abandonné seul une position longtemps consensuelle aux Cortes, et refuse de cautionner un accord dont il dit ignorer « les petits caractères ». En juillet 2025, le PP avait invité le délégué du Front Polisario en Espagne à son congrès. Le même mois, le secrétaire général de l’Istiqlal, Nizar Baraka, avait écrit au dirigeant conservateur pour lui faire part de sa « profonde préoccupation » et l’inviter à soutenir le plan d’autonomie.
Or les sondages sont défavorables au sortant. Toutes les enquêtes des instituts privés publiées ces dernières semaines donnent au PP et à Vox la majorité absolue à eux deux. Celle de 40dB pour El País et la radio SER, réalisée les 7 et 8 octobre, attribue 132 sièges au PP, 112 au PSOE et 66 à Vox. Seul le CIS, l’institut public, place les socialistes en tête.
Depuis 2022, le Maroc a un acquis diplomatique à protéger en Espagne, et cet acquis repose en grande partie sur Pedro Sánchez. Aucun responsable marocain n’a cependant relié publiquement la retenue de Rabat au calendrier électoral espagnol. Cette lecture reste une hypothèse, que les faits connus rendent plausible sans la démontrer.
Des navires entrés bien avant la visite
La révélation des incursions navales, lundi, a pu donner l’impression d’une escalade marocaine. Les dates invitent à la prudence. Les manœuvres remontent à la fin juillet et au début du mois d’août, plus de deux mois avant l’annonce officielle de la visite royale, le 1er octobre, et bien avant la convocation des élections. L’information est sortie dans la presse espagnole à la veille de l’arrivée du roi. Pedro Sánchez l’avait gardée pour lui pendant plus de deux mois. Lundi, il a parlé d’un « fait ponctuel » et assuré que la collaboration entre les deux marines restait « fluide ».
Le sens de ces manœuvres demeure inconnu. Le Maroc ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur les eaux qui entourent Ceuta, qu’il revendique comme siennes.
La pression se déplace vers la migration
La discrétion de Rabat sur la visite ne vaut pas renoncement. Le 21 août, Madrid avait convoqué la représentation diplomatique marocaine après des déclarations de deux ministres marocains sur Ceuta et Melilla, jugées « inacceptables » par Pedro Sánchez.
C’est toutefois sur la migration que Mohammed VI a choisi de hausser le ton. Le roi estime que le modèle de coopération avec l’Espagne « a atteint ses limites » et critique des « décisions judiciaires éloignées de la réalité », qui freinent selon lui le rapatriement des mineurs. Il a annoncé que le Maroc soumettrait prochainement à ses partenaires une « vision stratégique, claire et pratique » de la gestion des flux migratoires.
Le terrain est mieux choisi pour Rabat. Quel que soit le vainqueur du 29 novembre, Madrid n’ouvrira aucune négociation sur la souveraineté de Ceuta. En matière migratoire, en revanche, l’Espagne dépend de la coopération marocaine, comme l’a montré le retour vers le Maroc de la plupart des personnes entrées fin juillet. Le document annoncé par le roi pourrait ainsi atterrir sur la table du gouvernement issu des urnes.
Un pari qui a ses limites
Cette retenue n’est pas sans risque pour Rabat. Si la droite l’emporte, le royaume devra composer avec un gouvernement qui n’a jamais endossé le virage de 2022 et qui aura fait campagne sur la fermeté face au Maroc. Si les deux pays restent étroitement liés, l’Espagne est le premier partenaire commercial du royaume et tous deux doivent coorganiser avec le Portugal la Coupe du monde de football 2030, les sujets de tension sont cependant multiple. Le choix du pays qui acceuillera la finale du Mondial 2030 en fait d’allieurs partie.
Le roi doit s’exprimer ce mardi soir devant la société civile de Ceuta, puis mercredi à Melilla. Mardi matin, aucune réaction officielle marocaine n’était annoncée.






