Elle Afrique : Naomi Campbell en Une, Bolloré en coulisses


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Couverture Elle Afrique
Couverture Elle Afrique

Quatre-vingts ans après sa création, le magazine Elle se déploie à l’échelle du continent africain. Le groupe Lagardère, propriétaire mondial de la marque et désormais sous le contrôle de la galaxie Bolloré, lance une édition panafricaine francophone pilotée depuis Abidjan. Naomi Campbell incarne la couverture du premier numéro. Un lancement éditorial qui s’inscrit dans l’offensive médiatique plus large du milliardaire breton sur le continent, après avoir soldé ses intérêts logistiques et portuaires entachés de soupçons d’ingérence politique et de corruption.

Naomi Campbell en étendard d’un Elle continental

C’est la 51e édition internationale du magazine fondé par Hélène Lazareff en 1945 mais c’est aussi la première à couvrir un continent entier plutôt qu’un seul pays. Elle Afrique Francophone, annoncé samedi par le groupe Lagardère, cible cinq marchés stratégiques : la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Sénégal, le Bénin et le Gabon. Le magazine ambitionne d’être disponible dans plus de vingt pays africains d’ici la fin de l’année, avant le lancement d’une version anglophone fin 2026 destinée au Nigeria, au Ghana, au Kenya et à l’Afrique du Sud.

Naomi Cambell Elle Afrique
Naomi Cambell Elle Afrique

Pour incarner ce premier numéro, c’est le top model Naomi Campbell qui a été choisie, photographiée par le Sud-Africain Trevor Stuurman et stylée par Law Roach. Le numéro inaugure également « Elle La Liste », un palmarès de 24 femmes africaines influentes dans la mode, la culture, l’entrepreneuriat et l’innovation.

L’édition prévoit trois numéros imprimés par an et neuf éditions numériques, ainsi qu’un podcast et une newsletter bilingue français-anglais. À son plein développement, Elle Afrique espère toucher un bassin potentiel de 200 millions de femmes.

Un projet porté depuis Abidjan

L’édition est pilotée par Frédérique Nanan, entrepreneuse franco-ivoirienne à la tête de la société Innsaei SARL, basée à Abidjan, qui exploite la licence Elle sous contrat avec Lagardère. Ancienne responsable de l’édition Elle Côte d’Ivoire, lancée en version numérique en 2017 puis en version imprimée en 2024, elle a transformé cette base ivoirienne en plateforme panafricaine.

L’équipe rédactionnelle est dirigée par Patrick Edouard (directeur de la rédaction et des opérations) et Julie Yapo (rédactrice en chef), avec des correspondants dans chaque capitale économique couverte. « L’Afrique francophone est notre fondation. Tout le continent est notre horizon », a déclaré Frédérique Nanan.

Constance Benqué, directrice générale de Lagardère News et d’Elle International, a salué un lancement qui permet au magazine de « renforcer durablement sa présence en Afrique ».

Qui possède vraiment la marque Elle ?

Pour comprendre qui se trouve derrière ce lancement, il faut démêler un écheveau capitalistique devenu complexe. En 2019, le groupe Lagardère a cédé l’exploitation du magazine Elle en France au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, via Czech Media Invest (CMI France), pour 52 millions d’euros. C’est CMI France qui publie l’hebdomadaire que les lectrices françaises trouvent en kiosque, sous la direction de Véronique Philipponnat.

Mais Lagardère a conservé la propriété intégrale de la marque Elle dans le monde entier et gère l’ensemble des licences internationales via sa filiale Lagardère News. La marque génère environ 600 millions d’euros de revenus chez ses licenciés à travers 50 éditions internationales, sur lesquels Lagardère perçoit des royalties de 3 à 10 %.

Or, depuis fin 2023, Lagardère est passé sous le contrôle du groupe Vivendi, propriété de la famille Bolloré. En décembre 2024, la scission de Vivendi a donné naissance à Louis Hachette Group, entité cotée sur Euronext Growth qui regroupe 66,5 % de Lagardère et 100 % de Prisma Media. Le groupe Bolloré en détient environ 30 %, mais la Cour d’appel de Paris a jugé en avril 2025 que Vincent Bolloré « contrôle de fait » Vivendi, et par extension, l’ensemble de cette chaîne capitalistique.

Des ports aux médias : le grand pivot africain de Bolloré

Le lancement de Elle Afrique Francophone s’inscrit dans un mouvement stratégique beaucoup plus large. En quelques années, Vincent Bolloré a opéré un changement de pied radical sur le continent africain. Après y avoir bâti un empire logistique et portuaire pendant plus de trente-cinq ans sur la base de concessions de terminaux à conteneurs, lignes ferroviaires, ports secs dans une quarantaine de pays, le milliardaire breton s’en est défait en deux opérations massives : la cession de Bolloré Africa Logistics à l’armateur italo-suisse MSC pour 5,7 milliards d’euros, finalisée fin 2022, puis la vente de Bolloré Logistics à CMA CGM pour 4,85 milliards d’euros, bouclée en février 2024. Soit plus de 10 milliards d’euros encaissés.

Ce retrait de la logistique africaine est intervenu alors que les activités portuaires du groupe traînaient derrière elles un lourd contentieux judiciaire. Mis en examen depuis 2018 pour corruption d’agent public étranger, Vincent Bolloré est soupçonné d’avoir utilisé sa filiale Havas pour aider les campagnes présidentielles de Faure Gnassingbé au Togo et d’Alpha Condé en Guinée en 2010, en échange de l’obtention des concessions portuaires de Lomé et Conakry. Lors d’une audience en 2021, les dirigeants du groupe ont reconnu les faits et accepté une amende, mais la juge a refusé d’homologuer le « plaider-coupable », estimant que les faits avaient « gravement porté atteinte à la souveraineté du Togo » et exigeant un véritable procès correctionnel.

Le groupe Bolloré a, de son côté, versé 12 millions d’euros d’amende dans le cadre d’une convention judiciaire. En janvier 2026, la Cour de cassation a refusé le pourvoi de Vincent Bolloré, ouvrant la voie à un procès pénal. En parallèle, un collectif de onze ONG africaines a déposé plainte en mars 2025, dénonçant un « système » de corruption présumé couvrant cinq pays du continent.

Canal+, Elle : l’Afrique au cœur du nouvel empire médiatique

C’est donc après avoir soldé – avec profit – ses intérêts logistiques que Bolloré a réinvesti massivement dans les médias et la culture sur le continent. Canal+, désormais coté à Londres depuis la scission de Vivendi, a finalisé en septembre 2025 le rachat du sud-africain MultiChoice pour environ 2,5 milliards d’euros. Avec cette acquisition, le groupe revendique plus de 40 millions d’abonnés dans près de 70 pays, dont une majorité en Afrique subsaharienne. Le continent représente désormais plus de 30 % de l’audience mondiale de Canal+, qui est devenu le premier opérateur de télévision payante au sud du Sahara, loin devant le chinois StarTimes.

Canal+ investit aussi massivement dans la production locale, avec des prises de participation dans des studios au Nigeria (Rok Studios), en Côte d’Ivoire (Plan A), au Rwanda (ZACU Entertainment) et au Sénégal (Marodi TV), et multiplie les chaînes en langues africaines, du wolof au lingala en passant par le kinyarwanda et le malgache.

Le lancement de Elle Afrique Francophone vient compléter cette offensive par le versant presse et lifestyle, dans une logique d’écosystème médiatique couvrant le divertissement, l’information et désormais la presse féminine haut de gamme. De la gestion des ports à celle des imaginaires : le pivot stratégique est total.

Un projet éditorial sous surveillance

La dimension culturelle et éditoriale du projet ne doit pas masquer les questions qu’il soulève. L’expansion médiatique du groupe Bolloré en Afrique est scrutée par les organisations de défense de la liberté de la presse. En France, la prise de contrôle de Lagardère par Vivendi s’est accompagnée de remaniements éditoriaux contestés au Journal du dimanche et à Paris Match, avec le départ de près de nombreux journalistes en CDI selon les syndicats.

La question de savoir si cette ligne d’influence pourrait s’étendre aux activités africaines du groupe reste ouverte. Pour l’heure, Frédérique Nanan insiste sur l’ancrage local et l’indépendance éditoriale du projet, qui promet de traiter de mode et de beauté, mais aussi de sujets de société en lien avec l’émancipation des femmes sur le continent.

Il n’empêche : avec Canal+ en position dominante sur l’audiovisuel, Havas dans la communication et la publicité, et désormais Elle dans la presse féminine, la famille Bolloré dispose en Afrique francophone d’une infrastructure d’influence médiatique sans équivalent.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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