Élections : les Tunisiens de France appelés aux urnes

C’est la plus importante communauté tunisienne installée à l’étranger. Les Tunisiens de France, 600 000 environ, sont appelés à élire les 20, 21 et 22 octobre leurs représentants chargés de rédiger la nouvelle Constitution tunisienne, élue le 23 octobre en Tunisie. Une première pour ces derniers partagés entre la joie de participer à la construction de la Tunisie post-révolutionnaire et les nombreuses incertitudes qui existent. Seront-ils nombreux à se rendre dans les consulats pour exprimer leur devoir civique ? C’est toute la question.

Le 15 janvier dernier, ils étaient des milliers à exprimer leur joie, dans les rues de Paris, Marseille ou Lyon, après la chute du dictateur Ben Ali. Pendant des semaines, ils ont suivi, à distance, la révolution tunisienne, par téléphone avec leurs proches, sur les réseaux sociaux, en suivant les flashs spéciaux diffusés par Al Jaziraa. Non sans une certaine frustration : celle de ne pas participer aux évènements qui ont bouleversé la société tunisienne. Cette fois, et pour la première fois de leur histoire, les Tunisiens de France sont appelés à participer à la construction de la Tunisie post-révolutionnaire. Tandis qu’en Tunisie, les premières élections libres et démocratiques se tiendront le 23 octobre, pour l’élection de la Constituante, les Tunisiens de France eux, sont appelés aux urnes, les 20, 21 et 22 octobre. Des élections aux cours desquelles ils éliront 10 députés qui vont les représenter à l’Assemblée constituante nouvellement élue. Une assemblée qui comprendra 217 députés au total, dont 18 représentant les Tunisiens de l’étranger.

« Les Tunisiens de France s’intéressent à cette élection, ils se sentent concernés mais se posent beaucoup de question. »

En France, l’élection est divisée en deux circonscriptions : la circonscription nord qui élira 5 députés, et la circonscription sud, qui s’étend de Toulouse à Grenoble en passant par Lyon, Marseille et Nice, qui en désignera 5 autres. Reste à savoir si les Tunisiens de France seront nombreux à se rendre aux urnes.

Des associations ont organisé ces derniers mois des conférences-débats afin de sensibiliser la diaspora tunisienne aux enjeux de cette élection. A l’image de l’Association des Compétences Tunisiennes Innovantes de France (ACTIF) et de l’Association des Tunisiens De France (ATDF). Celles-ci ont tenu des rencontres-échanges avec les représentants d’une dizaine de partis, des indépendants aux formations les plus importantes. « L’idée était de permettre aux Tunisiens de France de connaître les programmes de ces partis. Chacun a eu le même temps de parole. On leur a posé à tous les mêmes questions afin de permettre aux citoyens de se faire leur propre avis. » Sur des questions sur l’avenir de la Tunisie mais aussi sur la diaspora tunisienne. Pour les organisateurs, la mobilisation des Tunisiens est réelle, même s’il reste de la confusion. « Pour la dernière rencontre organisée le 15 octobre, on a eu la malchance de tomber au même moment qu’un meeting d’Ennahda (le parti islamiste tunisien), du coup on a eu un peu moins de monde, rapporte Aïda El Amri, membre d’Actif. Mais pour les autres, on a eu beaucoup de monde. Les Tunisiens de France s’intéressent à cette élection, ils se sentent concernés, mais ils se posent beaucoup de question. » La principale : pour qui voter ?

Avec pas moins de 110 partis créés au lendemain de la révolution tunisienne, 48 listes présentées, la confusion est réelle. « On a clairement vu qu’il y a des partis qui émergent du lot, observe la jeune femme. La tendance est de voter utile mais avec des objectifs différents. Certains vont vouloir intégrer les listes indépendantes pour éviter des coalitions entre les grands partis, d’autres vont se prononcer en fonction d’Ennahda, selon qu’ils sont pour ou contre ce parti. »

Aussi, pour faire son choix, nombreux sont ceux qui se sont dirigés vers les réseaux sociaux ou de nombreux comptes analysent, présentent, commentent les programme des différentes formations en lice, y compris en France. « Contrairement à la Tunisie où les médias nationaux participent à la diffusion de l’information, en France, les Tunisiens ont manqué de relais médiatiques. Certains pensent encore qu’ils vont voter le 23 octobre parce que c’est ce qu’on leur dit sur les chaînes de télé tunisiennes. Certains partis ont tout de même fait des efforts en termes de pédagogie et d’information. » En organisant des meetings en France notamment.

« Certains vont se prononcer en fonction d’Ennahda, selon qu’ils sont pour ou contre ce parti. »

La diaspora tunisienne représentant un enjeu électoral non négligeable, en termes d’électeurs mais de soutien financier également, les représentants des partis les plus importants n’ont pas hésité à faire le voyage. Rached Ghannouchi, le chef du mouvement islamiste tunisien Ennahda, pour la deuxième fois, le 15 octobre à Montreuil. Ahmed Néjib Chebbi, président d’honneur du Parti démocratique progressiste (Pdp) également, en juillet dernier à Paris.
Courtisés, les Tunisiens de France n’en demeurent pas moins indécis. Et à la vieille du scrutin, les questions sont nombreuses. « L’élection se tient sur trois jours. Où vont dormir les urnes, qui va se charger de la surveillance ? On attend des milliers d’électeurs sur trois jours, ils seront certainement très nombreux samedi, la logistique nécessaire a-t-elle été mise en place pour tous les accueillir ?, interroge un jeune Tunisien, conseiller en communication de candidats qui se présentent en France. Il reste de nombreux points obscurs. J’espère que ce n’est qu’un simple problème d’organisation et pas un manque de volonté politique. »

Du côté des autorités consulaires, on se veut rassurant : « Les mesures de sécurité ont été prises en charge par les autorités françaises à l’extérieur des bureaux de vote. A l’intérieur, c’est le rôle du comité d’organisation qui relève de l’IRIE, l’instance régionale qui organise l’élection », explique-t-on à l’ambassade tunisienne à Paris. Ces élections, qui sont une première en termes de transparence et de pluralisme, ont été placées sous la surveillance d’une instance indépendante électorale (l’IIE), spécialement conçue à cet effet. Pour se présenter, les candidats ont dû se soumettre à un certain nombre d’exigences : n’avoir jamais été membre du RCD (l’ancien parti au pouvoir), ne pas avoir participé au gouvernement sous le régime de Ben Ali, et ne pas avoir appelé à voter pour Ben Ali qui devait se représenter en 2014. Des observateurs accrédités et des représentants des listes candidates assisteront au vote. Les urnes seront scellées chaque soir. Toutes les listes seront rassemblées sur un seul et même bulletin remis au votant et tamponné. Lequel devra cocher une seule liste et tremper son doigt dans de l’encre indélébile « pour s’assurer qu’un électeur ne vote pas plusieurs fois ». Les bulletins seront emportés par une personne, le cachet par une autre. Le dépouillement, public, se fera sous l’œil de scrutateurs.

Les bureaux de vote seront ouverts de 8h à 19h, les horaires habituels des consulats, qui seront éventuellement prolongés en cas d’afflux massif, samedi notamment. « On s’attend à un flux important samedi, puisqu’en général, les gens ne travaillent pas ce jour là. Sur les 170 000 Tunisiens inscrits dans les registres consulaires d’Île de France, 66% se sont inscrits volontairement sur les listes électorales. On s’attend à en recevoir un peu plus sur les trois jours. » Les tunisiens résidents à l’étranger enregistrés dans les consulats tunisiens de France ayant été inscrits automatiquement sur les listes électorales même s’ils n’ont pas effectué l’inscription volontaire. Ils sont affectés aux bureaux de vote les plus proche de leurs dernières adresses connues par les services consulaires. A condition de présenter sa carte nationale d’identité tunisienne. Une information sans doute pas connue de tous.

Se renseigner :
L’ambassade tunisienne de France

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