Tunisie : Nejib Chebbi face aux défis du gouvernement

Après 45 jours dans le gouvernement de transition, Nejib Chebbi, figure de l’opposition à Zine el Abidine Ben Ali, a donné sa démission ce mardi au nouveau Premier ministre Béji Caïd Essebsi. Un départ qui ne résulte pas directement de l’arrivée en fonction de ce dernier, a précisé le chef historique du Parti démocrate progressiste (PDP) dans une conférence de presse cet après-midi, mais à des « cafouillages » et « tergiversations » du gouvernement qui « cède totalement aux pressions de ses détracteurs » du Conseil national pour la protection de la révolution. Il aurait rendu son tablier après que Béji Caïd Essebsi lui ait annoncé « qu’il n’y aura pas d’élections présidentielles, mais celles d’une assemblée constituante ». Ce qui pour lui constitue « un saut dans l’inconnu ». Nejib Chebbi a mis en garde contre « un scénario à l’égyptienne avec l’armée qui prend le pouvoir ». Quelques jours avant sa démission, il nous avait accordé un entretien dans lequel il nous expliquait ses projets et les difficultés que la Tunisie et son gouvernement devraient surmonter.

Avocat, bon orateur, Nejib Chebbi, 67 ans, s’était posé en challenger face à Ben Ali, lors de la présidentielle de 2009, et avait renoncé à participer aux derniers législatives, dénonçant des élections jouées d’avance. En ce début d’année, après l’éviction du dictateur, il participait, avec ses collègues des gouvernements Ghannouchi et Essebsi à jeter les bases d’une transition démocratique et d’élections libres. Mais la rue, méfiante, contestait leur action quelquefois maladroite, pour beaucoup mystérieuse, et qui ne paraissait pas totalement affranchie des vestiges de l’ancien pouvoir. Médiatique au sein de gouvernements contestés, Nejib Chebbi trouvait les mouvements populaires sains et nécessaires pour éviter les dérives. Avant son départ, il estimait que la mutation voulue par les Tunisiens était déjà sur les rails, grâce à des actions concrètes, et le reste est une question de temps. Et il mettait en garde contre la tentation de « la chasse aux sorcières ».

Afrik.com : Quelles mesures phare adopter pour rompre avec le passé ?

Nejib Chebbi :
Nous travaillons à rétablir la confiance du citoyen en lui-même et en l’Etat. Pour cela nous avons décidé, au sein du gouvernement, de dissoudre tous les conseils régionaux qui sont mal élus ou qui ne sont pas représentatifs de la population, afin de les remplacer par ce qu’on appelle en droit tunisien des « délégations spéciales » qui seraient constituées sous la présidence du gouverneur et avec la présence du ministère des finances. Ces délégations seraient constituées par des représentants de la société civile réelle telle qu’elle existe ; des syndiquas des associations, des personnalités indépendantes ou alors des représentants de ces différents comités révolutionnaires qui se sont constitués a cour de la révolution. tous ces gens là seront représentés au niveau des structures régionales et locales afin de déterminer avec nous la nature des besoins, identifier les projets et contrôler la dépense publique pour qu’il n y ait plus de corruption.

Afrik.com : Le gouvernement devra compter sur l’administration, qui ne serait pas encore totalement purgée des vestiges de l’ancien pouvoir, comme nous le montrent les incidents récents, notamment avec les gouverneurs. Cela ne risque-t-il pas de mettre à mal toutes ces initiatives ?

Nejib Chebbi :
Toute sortes de problèmes peuvent exister mais, vous savez, il y a près de 500 000 employés auprès de l’Etat tunisien. Vous n’allez pas jeter tout le potentiel. L’administration tunisienne a géré les bons cotés aussi de la Tunisie. La Tunisie n’avait pas que des échecs. Nous voulons la permanence de l’Etat, mais aussi et surtout qu’il soit réformé. Les gens corrompus, non seulement ils seront expulsés mais déjà ils sont contestés et renvoyés de leur travail. Je trouve que ce qui se fait, même si je déplore les débordements, est sain. Il faut savoir l’accompagner de manière à limiter les débordements et les excès tout en répondant aux besoins de transparence et de bonne gouvernance. La société civile st vigilante.

Afrik.com : Comment faire sans les archives, qui n’ont pas encore été exploitées, pour connaître donneurs d’ordre et exécutants ? On a vu détruire des documents…

Nejib Chebbi :
Vous parlez d’ouvrir des dossiers. J’en suis convaincu, il va falloir le faire.
Évidemment dans une autre phase, après les élections certainement. Déjà pour le Kef, par exemple, on m’a transmis un dossier sur tous les projets qui dorment. Il faut écarter tous les symboles de la corruption et de la répression. Mais il ne faut pas organiser une chasse aux sorcières. Ces documents peuvent, s’ils existent, révéler le passé et c’est très important, mais là l’urgence c’est ce qui se passe en ce moment. Parmi ces gens-là, ceux qui peuvent avoir des choses à se reprocher sont actifs aujourd’hui. C’est eux la priorité, et pour moi c’est eux qui doivent être poursuivis. Mais nous ne voulons pas de procès d’intention. S’ils sont coupables, la justice se chargera de le démontrer.

Afrik.com : Entretemps, les personnes non identifiées pourraient mettre à mal toute tentative de réforme démocratique…

Nejib Chebbi :
Le risque 0 n’existe pas, c’est à nous de mener les choses avec dextérité comme avec un corps gangréné qui se nettoie minutieusement. La priorité, c’est de chercher ces miliciens et de connaître la nature de leurs liens. Un jour ou l’autre, les archives devront être exploitées, on ne peut que procéder par étapes et selon l’urgence, on ne pourra pas tout faire en même temps. Regardez aujourd’hui à Kasserine, il y a des gens qui poussent certains éléments de la population moyennant versement d’argent à créer le désordre. Ceux-là ne font rien acter, et ne laissent pas de traces derrière eux puisqu’ils agissent dans l’ombre. On n’a pas besoin de retourner aux archives pour les arrêter.

Afrik.com : A votre niveau par exemple, comment être sûr que l’ensemble de votre administration suivra sans que vos reformes soient court-circuitées par des éléments non identifiés qui avaient déjà, par le passé, bloqué les dossiers dormants dont vous parlez ?

Nejib Chebbi :
Si mon administration suit, c’est tant mieux. Sinon, je la bousculerai, mais je ne vais pas commencer par la casser pour pouvoir travailler. Pour le moment mes administrés m aident ils me donnent ce qu’ils ont comme tuyaux. Maintenant, s’il y a des gens qui ne sont pas a leur places ils changeront. Mais je ne vais pas commencer par tout changer parce que je suis obsédé par la peur qu’ils soient mauvais en eux mêmes. On a six mois pour ça.

Afrik.com : Comment envisagez vous l’avenir du RCD dont vous avez connu les méthodes en tant qu’opposant ?

Nejib Chebbi :
Je suis militant, mais je suis démocrate. D’abord et avant tout, et dans ma culture je n’appelle pas à la persécution. Avant hier, on a persécuté les communistes, hier on a persécuté les islamistes et aujourd’hui c’est le tour des destouriens. je me suis adressé aux destouriens ( RCD) à travers Aljazeera en leur disant un mois avant la révolution : vous êtes Tunisiens comme nous, nous savons que vous ressentez ce que nous ressentons vous pouvez jouer un rôle dans le changement, on comprend les difficultés où vous êtes et c’est à vous d’agir aussi, mais ils ne l’ont pas fait. Il y a deux sortes de destouriens, les personnes impliquées dans la corruption et la répression. Ceux-là n’ont plus de place et doivent répondre de leurs actes. Mais la masse des encartés n’avait pas le choix. Vous savez, les destouriens sont supposés être entre 2 millions et 2,5 millions, c’est à dire presqu’autant que la population active aujourd’hui. C’est un problème réel qui doit être traité en son temps et avec toutes les précautions possibles. Parce qu’en ce qui me concerne, je veux une Tunisie réconciliée, dans la clarté, la transparence, la liberté et la justice.

Afrik.com : La communication du gouvernement Ghannouchi sur l’état de sécurité et l’avancement des enquêtes pose problème. On nous parle de bords obscurs mais on ne les identifie pas clairement, la population ne sait pas de qui se méfier.

Nejib Chebbi :
Je vous dis ce que je sais et ce que je crois.

Afrik.com : Vous n’êtes donc pas mis dans la confidence ?

Nejib Chebbi :
Je participe en toute transparence à toutes les décisions du gouvernement, certaines ont été prises de manière hâtive.

Afrik.com : Comme la nomination des préfets, par exemple ?

Nejib Chebbi :
Oui, par exemple

Afrik.com : Avez-vous été consulté ?

Nejib Chebbi :
Oui, mais la liste définitive est sortie sans qu’elle ne soit soumise au conseil des ministres comme cela devait l’être. En fait, ça s’est étalé sur plusieurs heures et on devait revoir la liste au prochain conseil. Mais le vide administratif et la pression ont fait que l’administration a été consultée sur une liste qui était supposée ne poser aucun problème et qui a suscité les réactions que vous connaissez.

Afrik.com : Et que pensez vous de ces réactions ?

Nejib Chebbi :
Je ne sais pas si elles sont toutes fondées. Je sais qu’il y a des réactions qui parfois dépassent les réalités. En tout cas maintenant c’est un fait, la liste des gouverneurs concernés est revue, nous sommes en train de refaire une autre liste sur la base d’une consultation élargie et de critères bien définis. Au sein du gouvernement nous sommes d’accord sur le fait qu’il ne faut plus de préfet flic, nous avons besoin de préfets développeurs, qui soient apolitiques, ni RCD ni autre, juste qu’ils soient au service de l’Etat, qui soient le plus jeune possible, qu’ils soient des différents régions du pays. Il faut remédier au problème de sous représentation de certaines régions dans le personnel politique. Voilà à peu près les 4 critères qui ont été ont été maintenus.

Afrik.com : Avez-vous depuis votre entrée au gouvernement subi des pressions quelconques pour aller dans un sens ou un autre ?

Nejib Chebbi :
Aucune pression.

Afrik.com : Que répondez-vous aux reproches qui vous ont personnellement visé, disant que vous avez pris une part de gâteau, et qu’il s’agit là d’une promotion personnelle ?

Nejib Chebbi :
J’ai toujours eu des adversaires politiques. Je ne m’attaque à personne parce que je suis engagé dans un projet, je m’attaque aux obstacles. Je vous dirai très simplement que j’ai lutté pendant 46 ans pour que la Tunisie vive ce qu’elle vit. Je pensais ne pas le vivre, mais j’étais certain que mon fils le vivrait, et je me disais pour me consoler que ceux qui étaient morts pour l’indépendance et qui ne l’avaient pas vue, n’étaient pas morts pour rien. Donc que même si je ne voyais pas la démocratie, ma vie n’aurait pas été inutile. Voilà que la providence m’offre aujourd’hui l’occasion d’être acteur. La révolution a fait tomber M. Ben Ali et arrêté ses collaborateurs les plus immédiats, et il y a encore l’Etat ; une entité avec son administration, sa police, l’armée, et toute la législation qui doit être reformée. Mohamed Ghannouchi, en nous sollicitant, nous a formulé les choses ainsi : nous voulons changer le régime mais en assurant la permanence de l’Etat, voulez vous nous tendre la main pour réaliser cette transition démocratique sur le court terme. Nous n’avions pas le choix. Si par cécité politique, par radicalisme idéologique, par impuissance politique, l’on m’accuse de courir pour prendre une part du gâteau, je réponds que j’ai passé 46 ans à faire le jeûne, je ne vais pas à mon âge et avec tout mon passé en arriver là alors que j’avais appelé à un gouvernement de salut public avant le départ de M. Ben Ali et que finalement il m’a été offert d’y participer.

Afrik.com : Vous faisiez partie de l’opposition, dont une partie dénonce son éviction du gouvernement et de la sphère décisionnelle…

Nejib Chebbi :
Ces gens-là n’ont pas été écartés. Ils refusent même de déposer le statut de leur parti au ministère de l’Intérieur, au motif qu’ils ne reconnaissent pas le gouvernement, ils ne reconnaissent pas l’Etat. Ce sont des partis qui ont beaucoup lutté avant comme le POCT, mais s’ils ne veulent pas participer, ils sont libres, ils sont aussi libres de se réunir. M. Ben Jaafar, on lui a offert de siéger au gouvernement et de prendre part au centre de décision, et après avoir accepté, il a hésite pour des raisons qui le regardent.

Afrik.com : Et en ce qui concerne l’UGTT ?

Nejib Chebbi :
L’UGTT a proposé trois ministres qui sont tous été acceptés. Mais au moment ou on devait passer à l’annonce du gouvernement, ils se sont rétractés pour, là aussi, des raisons qui leur appartiennent.

Afrik.com : Quel regard portez vous sur le rôle de l’UGTT ?

Nejib Chebbi :
C’est un partenaire du gouvernement. Maintenant, l’UGTT est dans une situation difficile, sur le plan interne et sur le plan externe. Le mouvement social de contestation aujourd’hui constitue par endroits un débordement par rapport aux structures de l’UGTT.

Afrik.com : Par le passé, vous avez été amené à vous confronter au système et à une certaine passivité de l’UGTT…

Nejib Chebbi :
J’ai toujours respecté l’autonomie de l’UGTT, même si on n’a pas toujours été du même bord,

Afrik.com : L’UGTT était-elle autonome sous Ben Ali ?

Nejib Chebbi :
Ce n’était pas exactement tout noir ou tout blanc. Sous M. Sahbeni par exemple, ce n’était pas le cas. Mais depuis le congrès de Djerba, elle a acquis une autonomie, et je considère que cette direction a été élue démocratiquement lors du congrès de Monastir. Maintenant je ne suis pas d’accord avec l’UGTT sur beaucoup de questions. Mais ce n’est à moi de parler d’eux, c’est aux syndicalistes de voir ça entre eux et avec leur direction.

Afrik.com : Mais on l’a vu, au delà su syndicalisme, l’UGTT se pose en garante de la révolution..

Nejib Chebbi :
L’UGTT se donne le rôle qu’il veut, c’est au peuple tunisien de trancher dans 6 mois.

Afrik.com : Et l’opposition qui existait déjà avant, comme le PUP, l’UDU le MDS, qui s’indigne d’avoir été évincée ?

Nejib Chebbi :
Ah mais, ceux-là, ils ont intérêt à se faire discrets. Ces gens-là sont ultra marginaux, moi je les renvoie à leur propre conscience, s’ils en ont une, et au jugement de l’histoire. Ce ne sont pas nos adversaires, ce ne sont pas nos problèmes, ceux là, je précise, on été informés par le premier ministre mais n’ont pas été invités à s’associer au gouvernement. Les Tunisiens sont très bien informés et ils les rejettent autant que le RCD. Donc, nous n’avons pas besoin d’ouvrir des fronts qui nous feraient perdre une énergie inutile, alors que nous avons des priorités. Qu’ils se posent en victimes ce n’est pas mon problème. Ils peuvent bien pleurnicher.

Afrik.com : Vous avez une idée sur la situation sécuritaire, des détails ?

Nejib Chebbi :
Ce que je retiens c’est qu’il y a eu un grand coup de balais, des responsables de haut niveau dans la sécurité ont été écartés, c’est important, mais ca ne veut pas dire que l’appareil policier a été totalement apuré.

Afrik.com : Ecartés oui, mais cela nous assure-t-il qu’ils n’ont plus d’influence ?

Nejib Chebbi :
Ils ont été totalement évincés, ils n’ont plus aucun pouvoir. Si vous parlez de sabotage, il faudrait encore qu’ils en fassent, on ne va pas juger les gens sur la base des intentions qu’on leur prête. Ce n’est pas démocratique. Ils ont été évincés parce que leurs structures n’ont pas bien fonctionné. Donc ils ont été écartés, on a mis ces structures entre les mains de personnes fiables, et si on arrive à établir des faits puni par la loi, ils auront à en répondre.

Afrik.com : Donc ils font l’objet d’une enquête ?

Nejib Chebbi :
Il y a des enquêtes en cours. Le reste, c’est à la discrétion de l’enquête.

Afrik.com : Il parait que la condition sine qua none de votre entrée au gouvernement transitoire était le déchargement du ministère de l’intérieur des élections, et l’instauration d’une commission dont le Premeir ministre a vaguement parlé.

Nejib Chebbi :
Il est vrai que je l’ai toujours souhaité et que je l’ai écrit. Est-ce que j’ai posé ça comme condition au Premier ministre ? Non. Il était totalement convaincu, l’idée ne venait pas de moi, elle venait des nous tous, les Tunisiens qui avons souffert pendant 55 ans d’élections truquées par le ministère de l’intérieur. Plus jamais ça.

Afrik.com : Mais techniquement, sera-t-il possible que soient transférés les pouvoirs et compétences des mairies et gouvernorats dans ce domaine précis à cette commission sans que cela ne pose problème, ne serait ce qu’au niveau de l’organisation ?

Nejib Chebbi :
M. Iyaz Ben Achour s’attelle à cela actuellement. Je pense que le système anglo-saxon est plus adéquat, et c’est techniquement faisable, la société prend elle même en charge ses élections par des comités indépendants représentatifs jusqu’au comptage des voix. Pour nous c’est fini, l’Etat ne doit plus contrôler les medias ni les élections.

Afrik.com : Et quel regard portez vous sur l’état actuel des medias ?

Nejib Chebbi :
Je trouve qu’ils sont libres, même s’il y a des excès et un certain manque de déontologie, mais à choisir entre ces dérapages et l’état lamentable dans lequel les medias étaient, je choisis sans aucune hésitation l’état actuel.

Afrik.com : Ce qui vous est souvent reproché, c’est votre euphorie au lendemain du 7 novembre 1987 et votre ralliement à Ben Ali…

Nejib Chebbi :
Je crois encore une fois que nous n’avions pas le choix. L’Etat tunisien était en déliquescence, la société civile et politique était exsangue, et menaçait de sombrer dans la violence civile. M. Ben Ali est venu en sauveur avec un programme et des actes ; il avait vidé le prisons, libéralisé la presse, rétabli les syndicats… On n’avait pas cru qu’un discours, on avait vu des actes. Nous l’avons soutenu, mais nous l’avons mal soutenu, l’opposition n’a pas gardé son unité, et sa distance, et elle n’a pas posé de conditions. Cela a permis à ben Ali de s’installer et de se renforcer, et d’éliminer par tronçons ses adversaires politiques jusqu’a établir son pouvoir personnel le plus absolu. On a manqué de vigilance : il y a eu des erreurs de la part de l’opposition, mais aussi de la part des islamistes qui, grisés par leur succès électoral, ont accéléré le cours des événements. Je ne discute pas la légitimité de leurs revendications à l’époque, mais avec la politique de « soit c’est nous soit c’est la politique de la terre brulée », on a dit aux islamistes dès ce jour là : « Vous êtes sur la mauvaise pente. Vous allez vous casser et nous casser derrière vous ». Et avec cette conjonction d’erreurs, il y avait dès le départ chez M. Ben Ali une intention de gagner du temps. Je l’ai donc soutenu jusqu’en 1990, jusqu’au moment de sa dérive sécuritaire dont les islamistes ont été victimes. Malgré mes divergences avec eux, j’ai considéré que si on ne le défendait pas, c’en était fini du processus démocratique. Et alors que j’étais dans une situation de confort, je suis devenu le paria du régime de M. Ben Ali jusqu’au dernier jour, j’ai accepté toutes formes de privations. Je n’ai pas fait l’objet de répression personnelle, et j’ai toujours tenu à agir dans le cadre de la légalité et à ne jamais avoir de double langage. J’ai donc pu réussir ma traversée du désert en essayant de développer les assises de mon parti.

Afrik.com : Justement, comment être sûr que vous n’êtes pas en train de commettre la même erreur avec un gouvernement qui pourrait vouloir gagner du temps ?

Nejib Chebbi :
Comme toujours, en parlant franchement au sein du gouvernement pour défendre ce en quoi je crois, sans cautionner les dérives. La meilleure garantie c’est le peuple : le fait que les comités révolutionnaires soient encore sur pied, le fait qu’il y ait de la contestation, le fait qu’il y ait une opposition, même si je suis en désaccord total avec ce qu’ils disent, je considère que leur rôle est vital. Sans eux, la tentation de dévier et s’installer dans le provisoire serait grande. Donc voici le garanties : la liberté des médias, d’association et de réunion qui deviennent une réalité aujourd’hui. La démocratie ce n’est pas le gouvernement qui la fait, c’est la société civile. Je n’ai que mon crédit que mon honneur, je ne vais pas les perdre à mon âge. Si ma présence au gouvernement risque de me les faire perdre, je partirai.