Souhayr Belhassen :  » Ne pas voter serait criminel « 

Présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), ancienne journaliste, Souhayr Belhassen ira voter dimanche prochain à Tunis. Un aller-retour juste pour le week-end afin de remplir son devoir civique. Alors que la Tunisie se prépare à vivre un moment fondamental de son histoire, la première élection démocratique de son histoire, Souhayr Belhassen, qui n’a cessé, du temps de Ben Ali, de s’insurger contre les atteintes aux droits de l’homme en Tunisie, revient, pour Afrik.com, sur les enjeux de cette élection.

Afrik.com : Pouvez-vous nous rappeler les enjeux de l’élection du 23 octobre ?

Souhayr Belhassen :
L’enjeu de cette élection, c’est d’abord l’exercice de la citoyenneté. Pour les Tunisiens et les Tunisiennes, c’est bien la première fois que leur bulletin de vote va réellement compter. Le deuxième enjeu, c’est d’avoir des élections transparentes et démocratiques. C’est aussi, troisième enjeu, pour la présidente de la FIDH, tunisienne d’origine, des élections pour la Constituante rappelons-le, qui va nous mener vers le respect des droits de l’homme et des libertés individuelles, vers l’égalité entre les sexes qui est à la base de toute démocratie, pour que la Tunisie aille vers davantage de modernité, qu’elle puisse entrer dans le concert des nations modernes et démocratiques. Tout cela est fondamental. Tous les Tunisiens et les Tunisiennes doivent se mobiliser. Aujourd’hui, s’il y a des personnes qui appellent au boycott, c’est criminel de leur part. Et je pèse mes mots. Quelque soit l’issue de ces élections, quelque soit les reproches que l’on puisse faire à la mise en place du processus électoral, il est indécent aujourd’hui de parler de boycott.

« C’est là l’héritage catastrophique de Ben Ali, nous sommes tous analphabètes en politique »

Afrik.com : Comment se passe la campagne ? La population ne semble pas très mobilisée ? Tout cela est très nouveau, les citoyens ont-ils saisi les enjeux de cette élection ? Plus de 100 nouveaux partis ont été créés, le citoyen lambda s’y retrouve-t-il ?

Souhayr Belhassen :
Très sincèrement, même si les Tunisiens ne sont pas débiles, je ne pense pas qu’ils aient tout compris. On ne parle pas de révolution pour rien. On a fait table rase de tout. Or pour le Tunisien lambda, et c’est là l’héritage catastrophique de Ben Ali, nous sommes tous analphabètes en politique. Comment déterminer son choix ? Savoir ce qui est bon ou mauvais pour le peuple ? Face à plus d’une centaine de partis, le citoyen est perdu. Mais en même temps, il y a eu des efforts. Il faut le souligner. Les Tunisiens et les Tunisiennes se sont investis pour dire leur adhésion au processus électoral. Même si on ne sait pas toujours comment voter. Pour un citoyen qui n’a pas l’habitude de voter hors Ben Ali, il y a du cafouillage. Des gens, par peur de faire des bêtises, vont préférer ne pas aller voter. Mais le mouvement, on l’a vu au moment de l’inscription sur les listes, prendra de la vitesse au cours de la journée. Les uns entraînant les autres. Je suis plutôt optimiste à ce niveau. Au moment de l’inscription sur les listes, cela a été très long au début. Il a fallu prolonger les délais, le résultat a finalement été correct. On assistera au même phénomène. Il ne faut pas oublier que ce sont les premières élections démocratiques de l’histoire de la Tunisie, avec plus de 120 partis créés, des centaines de candidats, de listes… Mais il y a malgré tout un phénomène d’adhésion, les Tunisiens ne veulent pas être exclus de ce mouvement. Ce qui ne me rend pas pessimiste. Sans être d’un optimisme béat pour autant. Cela reste les premières élections, même les citoyens les plus instruits ne s’y retrouvent pas alors que dire des autres.

Afrik.com : Ennahda, le parti islamiste tunisien, serait la première formation politique en Tunisie. Après des années de répressions, d’exil, comment expliquer leur succès ? Représente-t-il une menace pour la démocratie tunisienne naissante ?

Souhayr Belhassen :
Je l’explique par le fait même qu’ils étaient ostracisés. Opprimés. Ils ont eu des martyrs. 20 000 prisonniers islamistes, c’est une cellule de mobilisation extraordinaire. Si dans chaque famille, on compte un prisonnier, c’est une mobilisation nationale. C’est un parti qui a été réprimé. C’est l’héritage catastrophique de Ben Ali. C’est à cause, ou grâce à lui qu’on en est là. Deuxième constat : ce sont des personnes, justement parce qu’elles ont été opprimées, qui ont appris à avoir des réseaux secrets. Elles fonctionnent ainsi. Aujourd’hui, ils évoluent dans un milieu naturel. Ennahda parle un langage que tout le monde comprend. D’autre part, il ne faut pas oublier qu’en Tunisie, 99% de la population est musulmane. Une population pauvre. Ennahda propose d’assister ces gens dans la précarité, ils sont proches de la population. Alors que les autres partis, pour certains, ont joué le jeu de Ben Ali qui les a laissé survivre mais sans leur donner les moyens d’exister en ayant des bureaux, un journal, etc.

Afrik.com : A quoi ressemble la Tunisie post-Ben Ali ? En termes de droits de l’homme, vous l’infatigable défenseur des libres penseurs, opposants, syndicalistes, du temps de Ben Ali où est-on ?

Souhayr Belhassen :
La Tunisie de demain, nous en aurons la première image après l’élection. Quelque soit le résultat. Nous aurons pour la première fois une cartographie réelle de la société tunisienne. Que l’on y adhère ou pas. Même si c’est à contre-courant des idées que l’on défend. Ce n’est pas sûr mais c’est fort possible. Mais je préfère encore avoir affaire à une situation réelle. Maintenant, je pense que l’on sera surpris d’une façon ou d’une autre. Dans son essence même, la Constituante, sera consensuelle, parce que la culture du consensus est très importante en Tunisie. Malgré les difficultés que l’on a connu, on a fini par sortir des lois pour la tenue de ces élections, sur la parité, des choses extraordinaires, un pays passé par une révolution aurait pu se casser la gueule, mais cela n’a pas été le cas parce que nous avons faits des compromis et nous sommes arrivés à un consensus. Même si je suis certaine que la présence des islamistes sera très importante, pour des progressistes et des réformistes, comme moi, s’assoir à côté de personnes qui militent contre l’abolition de la peine de mort, la liberté des femmes, peut nous choquer. A nous universalistes de continuer à nous mobiliser et à nous battre. La charge de travail qui s’ouvre devant nous est très importante.

« Les partis font la course à plus musulman que moi tu meurs »

Afrik.com : Il semble que nombre de débats en Tunisie tournent autour de l’article 1 de la constitution de 1959 (« La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain: sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république »). La société tunisienne est-elle réellement divisée entre ceux qui souhaitent retirer cet article et ceux qui souhaitent le maintenir ?

Souhayr Belhassen :
Beaucoup de partis parlent de cet article 1. Et j’en suis choquée. Il aurait fallu, au moins, dire, que l’islam est la religion de la majorité de la population. Afin de laisser un espace de tolérance. Or cela n’a pas été le cas. Justement à cause de cette consensualité tunisienne. Tout le monde s’est mis d’accord pour conserver l’article 1 tel quel. Ceux qui étaient contre n’ont pas eu le courage de le dire. A l’exemple du PDP (Le Parti démocrate progressiste, n° 2 en Tunisie). Pour se démarquer, il aurait dû le faire. Il y a assez de partis qui font la course à plus musulman que moi tu meurs. Ils jouent à cela, résultat on se noie dans ce consensus. D’un autre côté, c’est un fait, dans sa majorité le peuple tunisien reste attaché à cet article. Je suis consciente des limites de ma Tunisie mais des partis auraient dû ouvrir le débat. Il y a cette confusion aujourd’hui autour de la notion de laïcité perçue comme de l’athéisme. Peut-être que cela évoluera avec le temps. Un film comme celui de Nadia el Fani (« Laicité Inch’Allah ») on est soit contre, soit pour, mais il fait au moins l’objet d’un débat. Parce que, aujourd’hui, la parole est libérée.

Afrik.com : Depuis la diffusion le week-end dernier du film Persepolis par la chaîne privée Nessma TV, des manifestations de salafistes ont lieu à Tunis. A quelques jours de la première élection démocratique en Tunisie, ce n’est pas anodin. Les salafistes représentent-ils une réelle menace en Tunisie ou y-a-t-il manipulation ?

Souhayr Belhassen :
Absolument il y a manipulation. Mais pas seulement. C’est triste et déplorable qu’on en arrive là. Et ce qui me choque, ce n’est pas que les salafistes le fassent, mais je suis sûr qu’ils n’étaient pas les seuls. Combien étaient-ils à vouloir saccager les bureaux de Nessma TV. 200 ? Il ne pouvait pas y avoir que des salafistes. Ces derniers peuvent monter une opération commando contre Nessma où les enceintes de l’université de Sousse mais ils ne peuvent pas sortir dans les rues à Gafsa. Ennahda chevauchent l’extrémisme et cela est dangereux. Je n’en ai pas les preuves. Cela peut être les islamistes ou des anciens RCDistes (des anciens membres du parti au pouvoir sous le régime de Ben Ali, le RCD). De toute façon, qui qu’ils soient ils partent perdants. Même si à court terme ils peuvent gagner, sur le long terme ils seront perdants parce que ce que le Tunisien rejette par-dessus tout, c’est la violence. Ce qui est déplorable, c’est le silence des partis tunisiens. Par peur de perdre une partie de leur électorat, ils se taisent. C’est de l’hypocrisie. Personne ne l’a vu ce film. Et même s’ils l’avaient vu, on ne touche pas au sacré comme ça. C’est de la religiosité même plus de la croyance. C’est un manque de courage politique déplorable.

Afrik.com : Le statut de la femme tunisienne, unique dans le monde arabe et musulman, est-il un acquis ou est-il actuellement menacé ? Même si les femmes ont obtenu depuis la révolution quelques victoires, à commencer par l’instauration de la parité pour la Constituante, la lutte continue ?

Souhayr Belhassen :
Sur les femmes, il y a des débats mais je suis très optimiste. Parce que les Tunisiennes ne sont pas prêtes à lâcher. Même si elle porte le voile, la Tunisienne n’acceptera jamais de renoncer à la pilule, à son héritage, à accepter la polygamie, etc. Il y a toujours des femmes qui se battent en Tunisie. Elles ne baisseront jamais les bras. Mais leurs batailles peuvent aller plus loin dans le sens de la modernité et dans la lutte la régression. Ceci dit, la Tunisienne est mieux servie que toute autre femme dans le monde arabe et musulman.

Afrik.com : Des noms de militantes tunisiennes avaient été annoncés pour le prix Nobel de la paix. L’avocate Radia Nasraoui ou encore la blogueuse Lina Ben Mhenni. Finalement, il n’y a pas eu de prix. Vous avez été déçue ?

Souhayr Belhassen :
Oui. Cela aurait été, symboliquement, très fort. Cela aurait porté encore plus loin la parole des luttes pour l’universalisme. C’est fondamental. La culture de l’universalité existe en Tunisie et il faut la porter plus fort encore. Pour le Nobel, ce sera peut-être la prochaine fois.

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Souhayr Belhassen, première présidente de la FIDH