Démantèlement d’un vaste réseau de blanchiment d’argent en Algérie : les dessous d’une opération spectaculaire


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billets euros
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Les autorités algériennes ont frappé un grand coup contre la criminalité financière avec le démantèlement d’un réseau de blanchiment d’argent d’une ampleur inédite à Mostaganem. Avec l’équivalent de plus de 1,5 milliard de dinars saisis, l’implication de fonctionnaires publics et d’opérateurs économiques, cette affaire révèle l’étendue d’un système sophistiqué de corruption et de fraude. Retour sur une opération marquante dans la lutte contre les flux financiers illicites en Algérie, alors que le pays cherche à se conformer aux standards internationaux du GAFI.

La Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) algérienne vient de frapper un grand coup dans sa lutte contre la criminalité financière. L’enquête, ouverte à la suite d’un signalement daté du 12 août 2025, a révélé l’existence d’activités financières illicites à grande échelle impliquant plusieurs profils professionnels. Cette opération d’envergure, menée dans la ville côtière de Mostaganem, dans l’ouest du pays, a permis de mettre au jour un système de blanchiment d’argent d’une ampleur sans précédent.

Le bilan des saisies donne le vertige. Les forces de sécurité ont mis la main sur 1 239 841 500 dinars algériens (soit environ 124 milliards de centimes), 1 084 775 euros, 94 400 dollars américains, 4300 rials saoudiens, 500 dirhams émiratis et 200 francs suisses. Au total, cette somme colossale représente plus de 1,5 milliards de dinars, témoignant de l’ampleur des activités illicites du réseau démantelé.

Une opération minutieusement préparée

L’affaire a débuté de manière presque banale. Selon un communiqué du parquet près la Cour d’Alger, l’affaire remonte au 12 août dernier, lorsque les services de sécurité de la wilaya de Mostaganem ont intercepté un véhicule utilitaire de type Master. De l’argent a découvert dans des valises, sacs et colis dissimulés à bord du véhicule. L’importance des sommes trouvées a immédiatement déclenché une enquête approfondie, confiée à la section régionale de lutte contre le crime organisé basée à Oran, sous la supervision étroite du pôle pénal économique et financier d’Alger.

La DGSN a pris l’initiative inhabituelle de diffuser des images de la saisie, offrant au public un aperçu saisissant de l’ampleur de l’opération. Des tables entières sont littéralement ensevelies sous des liasses épaisses de billets de banque. Les photographies montrent une scène digne d’un film policier : des montagnes de billets soigneusement empilés, des liasses d’euros parfaitement alignées, et des agents de police comptant méthodiquement les sommes saisies.

D’autres tables sont couvertes d’euros, parfaitement alignés en paquets imposants, donnant une image choquante de l’accumulation d’argent sale. Ces images, largement relayées sur les réseaux sociaux, ont provoqué une onde de choc dans l’opinion publique algérienne

Un réseau tentaculaire impliquant fonctionnaires et opérateurs économiques

L’enquête a révélé la structure complexe de ce réseau criminel. L’affaire concerne onze individus, dont quatre fonctionnaires publics et cinq opérateurs économiques. Cette composition mixte souligne la collusion entre secteur public et secteur privé dans les activités de blanchiment, un phénomène particulièrement préoccupant.

Les fonctionnaires impliqués, identifiés par leurs initiales (B.H.J., B.H.S., B.M. et B.S.), auraient utilisé leurs positions pour faciliter les opérations du réseau. Quant aux opérateurs économiques (B.J.A., B.R., B.F.B., S.M. et M.M.), ils auraient servi de façade légale pour justifier les mouvements de fonds suspects. Deux membres du réseau, S.S. et M.D.H., demeurent en fuite et font l’objet d’un mandat de recherche actif.

Les personnes interpellées sont poursuivies pour blanchiment d’argent en bande organisée, abus de fonction, acceptation de pots-de-vin et offre d’avantages indus à un agent public.

Le blanchiment d’argent dans le cadre d’une organisation criminelle constitue l’une des infractions les plus sévèrement réprimées par le code pénal algérien. L’implication de fonctionnaires publics aggrave considérablement les charges, ajoutant une dimension de corruption institutionnelle à l’affaire. Les autorités judiciaires ont ordonné la mise en détention provisoire des neufs suspects arrêtés.

Au-delà de Mostaganem : d’autres réseaux démantelés

L’opération de Mostaganem s’inscrit dans une série d’actions menées par les autorités algériennes contre le blanchiment d’argent ces derniers mois. La direction centrale de lutte contre le crime organisé, basée à Saoula (Alger), a réussi à démanteler un réseau criminel qui opérait sous couverture de sociétés fictives, tout en se livrant à l’évasion fiscale à travers différentes wilayas du pays.

Dans cette autre affaire, les autorités ont également inventorié et saisi des biens mobiliers d’une valeur de 40 milliards de dinars, comprenant 500 camions poids lourds, bulldozers et véhicules, ainsi que des biens immobiliers (terrains, villas et appartements luxueux) situés à Alger et dans plusieurs grandes wilayas du pays. Ces saisies massives témoignent de l’ampleur du phénomène et de la sophistication des réseaux criminels opérant en Algérie, mais aussi de la volonté claire affichée par le gouvernement de ne rien céder face aux criminels.

Le modus operandi : sociétés fictives et fausses facturations

Les enquêtes ont permis de mettre en lumière les méthodes utilisées par ces réseaux. Les membres du réseau ont utilisé ces sociétés pour enregistrer de fausses transactions financières en exploitant des registres de commerce et des factures fictives, dans le but d’obtenir des fonds. Cette technique classique du blanchiment permet de donner une apparence légale à des fonds d’origine criminelle.

Le système reposait sur la création d’entreprises écrans, sans activité réelle, servant uniquement à justifier des mouvements de capitaux. Les fausses factures permettaient de simuler des transactions commerciales inexistantes, créant ainsi une trace documentaire fictive pour légitimer l’origine des fonds. Ce schéma sophistiqué nécessitait la complicité de plusieurs acteurs, notamment dans l’administration, pour fonctionner efficacement.

Un contexte de renforcement de la lutte anti-blanchiment

Ces opérations spectaculaires interviennent dans un contexte particulier pour l’Algérie. Le ministère algérien du Commerce intérieur et de la régulation du marché national a annoncé l’évaluation d’un ensemble d’entités considérées comme sensibles dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent. Cette initiative témoigne d’une volonté politique affirmée de s’attaquer au phénomène.

Le Chef de l’Etat, Abdelmadjid Tebboune, a exprimé en mai 2025 la nécessité d’appliquer intégralement les recommandations du Groupe d’action financière (GAFI). Le GAFI, organisme international de référence en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, avait précédemment pointé les lacunes du dispositif algérien, plaçant le pays sous surveillance renforcée.

Pour répondre aux critiques internationales et endiguer le phénomène, l’Algérie a adopté plusieurs mesures pour moderniser l’arsenal juridique et les moyens de détection des flux financiers illicites.

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Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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