Dati et Yade : les kleenex de la diversité ?

Rachida Dati, ministre de la Justice, et Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’Homme, représentaient le symbole de la diversité prônée par le président Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui en disgrâce auprès du chef de l’Etat, c’est sur la place publique qu’elles sont vilipendées par ses proches qui réduisent leurs qualités à leur seule origine.

Il n’est pas bon de tomber en disgrâce en Sarkozie, surtout quand on est issu de la diversité, le nouveau mot à la mode pour désigner les turpitudes des Français qui ont le malheur d’être réduits à leur carnation. Une fois déchu, les courtisans s’acharnent sur vous. Rachida Dati, ministre de la Justice impopulaire, et Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’Homme récalcitrante, en font les frais. Comme toujours, les courtisans sont plus impitoyables que le monarque, au risque même de nuire au roi. Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la famille, qui appartient au « Club des sept », celui des sept ministres proches du président français, n’y est pas allée avec le dos de la cuillère pour commenter mercredi dernier les déboires de ses deux collègues du gouvernement. Deux collègues qui étaient dans un passé pas si lointain, elles aussi, membres de la garde rapprochée du chef de l’Etat. « On n’est pas protégé parce qu’on est d’origine maghrébine ou africaine. On doit (faire) comme les autres, et je dois dire même, plus que les autres, à partir du moment où on vous laisse cette opportunité, on a des devoirs.», a affirmé Nadine Morano lors de l’émission Question d’infos sur La Chaîne Parlementaire (LCP).

Issu de la diversité, reconnaissant tu seras !

Selon la secrétaire d’Etat à la famille, Rama Yade, qui a refusé d’être candidate aux élections européennes comme le souhaitait Nicolas Sarkozy, a « des devoirs comme tous les membres du gouvernement. ..] On n’est pas une icône, on est là pour servir son pays ». La veille, Nicolas Sarkozy, celui qui s’est érigé en chantre de la diversité dans la politique française, annonçait ses différentes [mesures pour faire de l’égalité des chances une réalité dans la société française. Rama Yade n’a pas manqué de le souligner en réagissant à la déclaration de Nadine Morano. « Au moment où (il) fait des propositions pour améliorer la diversité dans notre pays, il ne faudrait pas en faire le procès parallèlement », a subtilement noté la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme. « Il y en a qui n’ont jamais accepté cette diversité (…) et donc des relents conservateurs remontent », a-t-elle précisé.

Les langues se délient donc pour dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Pour Christian Estrosi, le député-maire de Nice, « il y des ministres qui ont de l’expérience, qui ont été des élus, qui ont eu des responsabilités publiques, locales et nationales avant d’être nommés ; d’autre part, il y a une autre catégorie de ministres – dont fait partie Rama Yade – qui ont été choisis pour leur compétence, leur talent, et parce qu’ils représentent éventuellement une certaine diversité ». Et ceux-là, semble-t-il, doivent se montrer éternellement reconnaissants d’avoir eu cet « insigne honneur ». Ils doivent notamment, d’après Nadine Morano, en faire « plus que les autres ». C’est ce qu’on appelle aux Etats-Unis, le black tax. Le concept renvoie à cette idée que les Noirs américains doivent en faire deux fois plus que les Blancs, souvent à niveau de compétence égal, pour démontrer qu’ils méritent véritablement leur position. Pendant que les Etats-Unis et le monde saluent ce jour historique du 4 novembre 2008, le jour de l’élection de Barack Obama, le premier président Africain-Américain, la France doit se contenter d’un 17 décembre. Le jour où Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la famille, le premier lieu où se mettent en place les valeurs d’une nation, a confirmé l’existence d’une « taxe de la diversité » dans l’Hexagone. De cela, à l’instar de Rama Yade qui avoue tout mettre en oeuvre pour qu’on ne juge que son action, Fadela Amara, la secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la ville n’en veut pas. « Moi, je souhaiterais que l’on soit traité comme tout le monde, comme tous les ministres qu’il y a dans le gouvernement », a-t-elle déclaré vendredi dernier.

Aujourd’hui, l’opportunité qui a été offerte aux ministres issus de l’immigration a un goût de cadeau empoisonné, du moins pour les principales concernées. Sarkozy a « fait » ses ministres de la diversité, ses braves lieutenants se chargeront de les « défaire ». Rama Yade devrait son existence politique au chef de l’Etat français. « Elle existe, dixit Christian Estrosi, parce que Sarkozy l’a fabriquée ! On fait un placement, on le fait fructifier et, au moment où on veut en tirer les bénéfices, voilà… ». Réponse de la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme : « une femme n’est pas un investissement dont on doit tirer les bénéfices. […] Ce genre de propos n’est pas très honorable. » Patrick Gaubert, président de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme, qui réagissait aux propos de Nadine Morano, va encore plus loin. « Ce n’est pas parce qu’elle (Rama Yade) est de la diversité qu’elle doit tout accepter. […] Ce n’est pas ma vision de la République. Je vous rappelle qu’on parle de Français, ce sont des Français qui parlent aux Français, mais d’une drôle de façon. Le temps des colonies est terminé. » Devrait-on encore avoir à le rappeler dans le pays des droits de l’Homme au moment où le président des Etats-Unis est un Noir ? Optimiste néanmoins, Christian Estrosi « pense (que Rama Yade) reviendra sur sa décision » sous prétexte que lui, en « vingt-cinq ans » de politique avec Nicolas Sarkozy, n’a « jamais eu le droit de refuser quoi que ce soit ». « Il ne m’a jamais laissé le droit de refuser », ajoute-il. La benjamine du gouvernement français n’aurait-elle pas, tout simplement, plus de personnalité que son ancien collègue ?

La compétence des symboles en cause

Cependant, quelles que soient leurs qualités, les critiques dont font actuellement l’objet les ministres de la diversité sont liées à la façon dont elles – Fadela Amara, Rama Yade et Rachida Dati – ont été « recrutées ». Surtout la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme et la ministre de la Justice. Pour la première, le poste qui lui a été offert à été fait sur mesure. Au point de faire regretter à Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères, son « erreur ». Un mea culpa qui a pris des allures de reniement pour l’ancien « french doctor ». Il serait à l’origine de la proposition d’un secrétariat d’Etat aux droits de l’homme. Plus grave encore, Nicolas Sarkozy serait « déçu » par Rama Yade à cause de son refus d’aller aux élections européennes. A la seconde, les signes de la confiance limitée que le président lui fait dans la conduite de sa charge se sont multipliés au fil de ces derniers mois. Un homme en est aujourd’hui la preuve tangible : le magistrat Patrick Ouart, le conseiller justice de Nicolas Sarkozy. Dans un article paru en octobre dernier sur la garde des sceaux, Le Nouvel Observateur révèle, s’appuyant sur les confidences d’un magistrat parisien, que le président français « pour protéger sa ministre débutante, lui (a retiré) (…) la gestion des affaires sensibles, les dossiers politico-judiciaires, genre Clearstream ou les affaires financières, et lui (a laissé) la réforme de la carte judiciaire, les peines planchers, et tout ce qui touche directement à l’administration de l’appareil judiciaire ». Puis, « au fil des jours, Patrick Ouart, avec l’assentiment de Sarkozy, a été obligé de s’occuper de tout ».

Rama Yade, a été remarquée par Nicolas Sarkozy pour son franc-parler pendant la campagne présidentielle en 2007, et Rachida Dati s’est révélée comme une brillante porte-parole du candidat de l’UMP. Mais leurs erreurs et leurs maladresses, depuis qu’elles sont au gouvernement, ont fait d’elles les souffre-douleurs d’une France qui, sous la houlette de Nicolas Sarkozy, a entamé une marche forcée vers plus de diversité dans tous les segments de la société. Leurs parcours démontrent pourquoi, en France, il faudra désormais préférer, comme semble le faire aujourd’hui le président de la République, « l’égalité des chances » à « la discrimination positive ». Du côté des défenseurs de la diversité, les malheurs de Dati et de Yade sont l’occasion de comprendre qu’il ne faudra plus se contenter de symboles et de « mesurettes ». Car la fin de l’état de grâce peut laisser la place à un manque encore plus dévastateur : beaucoup retiendront qu’on leur a donné leurs chances et qu’elles n’ont pas été à la hauteur. La diversité risque à ce rythme de prendre un coup dans l’aile. Leurs successeurs devront effectivement faire «plus» pour montrer patte blanche. Sans mauvais jeu de mots.