Commerce en Afrique : face au décrochage, la France invitée par le Sénat à copier le « modèle italien »


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Lien monétaire France Afrique Illustration
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Un rapport sénatorial sur « la nouvelle donne du commerce international », publié en décembre 2025, dresse un constat alarmant : la France est en train de perdre la bataille économique en Afrique. Sous la Présidence Macron, les parts de marché françaises ont été divisées par 2. Face à l’offensive chinoise et américaine, les sénateurs appellent à un changement de paradigme radical, en s’inspirant notamment du pragmatisme italien. 

C’est une prise de conscience tardive mais brutale. Longtemps considérée par Paris sous le prisme de l’influence politique et militaire, l’Afrique est devenue un terrain de compétition économique féroce où la France recule dangereusement. Le rapport, présenté par six sénateurs issus des commissions économiques et étrangères, prévient : sans un sursaut immédiat, le marché africain « pourrait être définitivement perdu ».

Une chute vertigineuse des parts de marché

Les chiffres compilés par le Sénat sont implacables. Depuis le début des années 2000, les parts de marché françaises en Afrique ont fondu de moitié. Symbole de ce basculement historique : depuis 2024, la France n’est plus le premier partenaire commercial d’aucun pays du Maghreb. Les prises de positions politiques du président Emmanuel macron vis à vis de l’Algérie vont en outre encore accélérer cette perte d’impact économique.

En Afrique subsaharienne, la tendance est identique. Avec 24,5 milliards d’euros d’échanges en 2023 (soit à peine 1,9 % du commerce extérieur français), la France est désormais reléguée au 7ème rang des pays jugés les plus « bénéfiques pour l’Afrique » par le baromètre CIAN, loin derrière la Chine, l’Allemagne, la Turquie ou encore l’Inde.

L’erreur stratégique : trop de politique, pas assez d’économie

Le rapport pointe une erreur fondamentale d’approche. Alors que la Chine ou les États-Unis déploient des stratégies d’offres intégrées (financements, infrastructures, transferts de technologie), la France est restée focalisée sur une approche institutionnelle.

Cette posture a rendu les grands groupes français (TotalEnergies, Orange, etc.) vulnérables aux critiques sur le déséquilibre des relations Nord-Sud. Pire, l’image de la France, écornée par l’instabilité au Sahel et un passé colonialiste et interventionniste, pèse aujourd’hui sur ses performances économiques. Les concurrents, eux, avancent sans complexe sur ce continent qui concentre par exemple plus de la moitié des réserves mondiales de cobalt et de manganèse, ressources critiques pour la transition énergétique.

Or, préviennent les sénateurs, « ces importantes richesses ne sont pas sans susciter les convoitises de nos compétiteurs et, en premier lieu, des deux superpuissances que sont la Chine et les États-Unis ». La Chine, qui a fait de l’Afrique un pilier de son initiative des Nouvelles routes de la soie, a déployé une stratégie d’investissements massifs dans les infrastructures et les secteurs extractifs. Pékin est désormais le premier partenaire commercial du continent.

L’Allemagne elle-même a adopté une stratégie exportatrice offensive, combinant garanties aux entreprises pour l’exportation et les investissements, mesures d’exonération et joint-ventures avec des partenaires chinois. Un observateur notait que « l’Allemagne n’espère plus seulement devenir le premier fournisseur européen, mais le premier investisseur industriel en Afrique ».

L’urgence de s’inspirer du modèle italien : « Chasser en meute »

C’est l’un des points saillants du rapport : pour stopper l’hémorragie, la France doit impérativement revoir sa méthode d’exportation en s’inspirant de l’Italie.

Les sénateurs louent l’efficacité du système transalpin où les entreprises « chassent en meute ». Contrairement aux Français qui partent souvent en ordre dispersé, les entreprises italiennes s’appuient sur une solidarité sectorielle et institutionnelle forte pour conquérir des marchés, chassant les contrats de manière groupée et coordonnée.

Le rapport dénonce par contraste le fonctionnement en « silo » du dispositif français. La « Team France Export » (Business France, Bpifrance, CCI) souffre d’un éparpillement et d’une redondance de ses offres. Le résultat est sans appel :

  • Seules 12 000 entreprises ont été accompagnées en 2024, sur 136 000 exportatrices.
  • L’action de Bpifrance Export est jugée « marginale » et sous-dimensionnée pour les PME.

Pour les rapporteurs, copier l’agilité italienne est  une nécessité pour proposer des offres globales et compétitives.

Vers un partenariat de « derisking »

Au-delà de la méthode, le Sénat appelle à construire un « véritable partenariat stratégique » basé sur la co-production et l’investissement durable. En outre, il recommande de s’appuyer sur les 3,5 millions de Français de l’étranger.

Dans un monde où le commerce est redevenu un « instrument de puissance », l’enjeu dépasse la simple balance commerciale. Il s’agit de maintenir une influence française sur un continent qui comptera 2,5 milliards d’habitants en 2050. Le diagnostic du rapport est clair, encore faut-il maintenant que le Gouvernement l’applique. La France doit cesser de faire de la politique en Afrique pour, enfin, y faire du commerce efficacement.

Analyse basée sur le Rapport d’information n° 235 (2025-2026) du Sénat.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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