
Trois mois après les premières alertes, la multinationale française Engie a officialisé la mise en service de son infrastructure éolienne controversée au Sahara occidental. Cette étape opérationnelle n’est que la partie émergée d’un mouvement plus vaste : comme le souligne une récente analyse d’Alternatives Economiques, le territoire est devenu le « nouvel eldorado » des entreprises tricolores, galvanisées par le soutien diplomatique de Paris malgré le risque juridique certain.
Le précédent éolien : une infrastructure au service de l’agro-industrie
Mi-mars 2025, le directeur régional d’Engie pour l’Afrique du Nord confirmait le démarrage du parc éolien de Dakhla, situé dans la partie du Sahara occidental contrôlée par le Maroc. D’une capacité de 60 mégawatts, ce parc a pour fonction stratégique d’alimenter une usine de dessalement destinée à irriguer plus de 5 000 hectares de terres agricoles. Ces productions (tomates, melons), majoritairement exportées vers l’Europe, se heurtent pourtant de plein fouet à la jurisprudence européenne. La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rappelé, dans son arrêt historique du 4 octobre 2024, confirmé encore en décembre 2025, que les accords commerciaux UE-Maroc ne peuvent s’appliquer à ce territoire sans le consentement du peuple sahraoui.
L’hydrogène vert et la « ruée vers l’Ouest » des entreprises françaises
Au-delà de ce projet éolien, Engie s’inscrit désormais dans une véritable offensive économique française. En octobre 2024, le groupe a signé un accord de développement conjoint (JDA) avec l’Office chérifien des phosphates, le géant marocain OCP, prévoyant jusqu’à 17 milliards d’euros d’investissements, notamment pour la production d’hydrogène vert et d’ammoniac. Mais Engie est loin d’être seule. Comme le relève le magazine économique de référence Alternatives Economiques, la région assiste à une déferlante d’acteurs français attirés par les promesses énergétiques du territoire !
Outre Engie, des entreprises comme HDF Energy ou encore Gedia (filiale de la ville de Dreux) se positionnent sur des projets d’énergies renouvelables, tandis que des géants comme Safran, SNCF et Veolia ont participé à des forums économiques directement à Dakhla.
Ce qui change la donne, c’est le soutien du gouvernement français, l’appui institutionnel. Là où les investisseurs avançaient auparavant avec prudence, ils bénéficient désormais de la « caution » de l’État français. La banque publique d’investissement Bpifrance et l’Agence Française de Développement (AFD) ont étendu leur périmètre d’action au Sahara occidental, prêtes à financer ces projets d’infrastructure en dehors de tout cadre juridique.
Un pari diplomatique au mépris du risque juridique ?
Cette accélération est la conséquence directe du réchauffement diplomatique entre Paris et Rabat, scellé par la visite de l’ambassadeur de France au Sahara occidental en novembre 2024 qui faisait suite au courrier d’Emmanuel Macron. En reconnaissant de facto la souveraineté marocaine via ses investissements, la France encourage ses champions nationaux à ignorer les signaux d’alarme juridiques.
Pourtant, le risque de conformité (« compliance ») n’a jamais été aussi élevé.
Les ONG, dont Western Sahara Resource Watch (WSRW), dénoncent un « greenwashing de la colonisation » et avertissent que la sécurisation des investissements est illusoire face aux arrêts répétés de la CJUE.
Alors que des groupes internationaux comme Epiroc ou Continental se sont retirés pour des raisons éthiques, la stratégie française du « fait accompli » économique interroge. En misant sur cet « eldorado » controversé, Engie et ses homologues français font le pari que la realpolitik l’emportera sur le droit international. Une stratégie à haut risque, où la responsabilité sociale des entreprises (RSE) semble, pour l’heure, s’effacer devant les opportunités de marché. Mais quand viendra l’heure des comptes, il faudra bien rembourser, et la sans doute c’est le contribuable français qui sera appelé à la rescousse pour payer.




