Aveu de Kigali sur l’AFC/M23 : la première réaction publique de Tshisekedi


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Félix Tshisekedi, Président en exercice de la République Démocratique du Congo
Félix Tshisekedi, Président en exercice de la République Démocratique du Congo

La reconnaissance officielle par le Rwanda d’une coordination sécuritaire avec le groupe rebelle AFC/M23 ouvre un nouveau chapitre dans la crise persistante de l’est de la RDC. Dans ce pays, cette reconnaissance continue d’être scrutée.

Le Président Félix Tshisekedi s’est ouvert sur la question pour la première fois ce samedi 31 janvier, à l’occasion de la cérémonie d’échange de vœux avec les diplomates et ambassadeurs accrédités dans son pays. Pour le chef de l’État congolais, cet aveu du Rwanda réduit considérablement « l’espace du déni », clarifie les responsabilités et impose désormais à la communauté internationale l’obligation de traduire ses engagements en actes concrets, notamment à travers l’exécution des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.

Un aveu inédit dans un contexte de fortes tensions régionales

C’est lors d’une déclaration faite le 22 janvier dernier devant la Chambre des représentants des États-Unis que Mathilde Mukantabana, ambassadrice du Rwanda à Washington, a reconnu publiquement l’existence d’une coordination entre Kigali et l’AFC/M23, groupe armé actif depuis plusieurs années dans l’est de la RDC. Une première, après des années de démentis officiels rwandais face aux accusations répétées de Kinshasa et aux rapports onusiens évoquant un soutien extérieur au mouvement rebelle.

Cette déclaration a été largement commentée ce samedi 31 janvier par le président congolais Félix Tshisekedi, à l’occasion de son adresse aux ambassadeurs et diplomates accrédités en RDC, lors de la cérémonie d’échange de vœux organisée au Palais de la Nation. Le chef de l’État congolais y a vu une confirmation éclatante de la position défendue de longue date par son pays. « Depuis des années, nous dénonçons, preuves à l’appui, le soutien extérieur dont bénéficie la violence armée sur notre sol », a rappelé Félix Tshisekedi, estimant que les propos de la diplomate rwandaise « éclairent, d’une lumière crue », une réalité déjà documentée par de nombreux rapports internationaux.

De la dénonciation au devoir de responsabilité internationale

Pour le Président congolais, cette reconnaissance ne saurait être réduite à un simple exercice de communication diplomatique. Elle engage, selon lui, la responsabilité directe de la communauté internationale, appelée à sortir du registre des exhortations pour activer les mécanismes juridiques et politiques existants. « Cet aveu constitue un tournant majeur : il réduit l’espace du déni, clarifie les responsabilités et oblige chacun à passer des exhortations aux mécanismes d’exécution », a insisté Félix Tshisekedi, en référence explicite au droit international et aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

Le dirigeant congolais a également tenu à rappeler les lignes rouges de Kinshasa : aucune justification sécuritaire, aucun récit historique ou communautaire ne peut légitimer, selon lui, l’occupation de territoires congolais, la mise en place d’administrations parallèles, les déplacements forcés de populations ou encore la prédation des ressources naturelles d’un État souverain membre des Nations unies.

La position de Kigali : une coordination présentée comme défensive

De son côté, le Rwanda assume désormais publiquement cette coordination avec l’AFC/M23, tout en la présentant comme strictement défensive. Kigali affirme agir dans le but de protéger les populations tutsi en RDC et de prévenir toute résurgence de violences génocidaires, en particulier celles attribuées aux Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), issues des anciens génocidaires de 1994.

Dans sa déclaration devant le Congrès américain, Mathilde Mukantabana a soutenu que cette coordination avait permis au M23 de se retirer unilatéralement de la ville d’Uvira, y voyant un signe de bonne foi et d’engagement en faveur de la désescalade. Elle a également insisté sur le caractère limité, conditionnel et temporaire de cette coopération, liée au désarmement et à la neutralisation des FDLR, tout en affirmant que le Rwanda ne cherche pas à influencer les choix politiques internes de la RDC.

Une lecture diamétralement opposée à Kinshasa

Ces explications ne convainquent cependant pas les autorités congolaises. Pour Kinshasa, l’aveu rwandais confirme l’existence d’un appui déterminant à un mouvement armé insurrectionnel opérant sur son territoire, en violation du principe de souveraineté nationale et des normes internationales. En soulignant que « la paix ne se négocie pas au prix du mensonge et ne se construit pas sur l’impunité », Félix Tshisekedi a clairement signifié que cette nouvelle donne diplomatique devait se traduire par des conséquences concrètes, tant sur le plan sécuritaire que politique et juridique.

La reconnaissance officielle de cette coordination pourrait ainsi rebattre les cartes au sein des instances internationales, où la crise de l’Est congolais est régulièrement débattue. Pour la RDC, il ne s’agit plus seulement de convaincre de l’existence d’une ingérence, mais d’exiger l’application effective des décisions déjà prises. Maintenant, la véritable question est de savoir si cet aveu entraînera effectivement une inflexion réelle des positions internationales ou s’il s’ajoutera à la longue liste de constats sans suite. Pour Kinshasa, en tout cas, le temps du déni semble désormais révolu, et celui de la responsabilité collective clairement engagé.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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