
En Éthiopie comme en Afrique du Sud, de nouvelles méthodes statistiques viennent d’augmenter la taille officielle de l’économie, ce qui allège soudain le poids apparent de la dette. Alors qu’une agence africaine de notation financière prépare ses premières évaluations, ces révisions relancent une question : qui décide réellement de la richesse et de la solvabilité des États africains ?
L’Éthiopie vient de réévaluer son économie de près de 60 %. L’Afrique du Sud, de son côté, a vu son ratio d’endettement reculer de près de quatre points. Ni Addis-Abeba ni Pretoria n’ont pourtant réalisé de miracle économique en quelques jours et ces nouvelles statistiques n’ont permis de rembourser aucun créancier ni d’encaisser le moindre impôt supplémentaire.
Ces annonces, intervenues à vingt-quatre heures d’intervalle, mettent en lumière une réalité peu connue : la manière de calculer la richesse d’un pays peut transformer sa situation financière apparente, sans modifier immédiatement les conditions de vie de sa population.
L’Éthiopie découvre une économie 59 % plus importante
Le 4 novembre, les autorités éthiopiennes ont dévoilé les résultats d’une révision majeure de leurs comptes nationaux. Selon les nouvelles données présentées par le gouvernement éthiopien, le produit intérieur brut atteint désormais 24 030 milliards de birrs pour l’exercice 2024-2025, soit environ 201,4 milliards de dollars.
Par rapport aux anciennes estimations, il s’agit d’une réévaluation de 59,2 %. Pour l’exercice suivant, 2025-2026, le PIB est évalué à 210,7 milliards de dollars.
Cette hausse spectaculaire ne correspond pas à une croissance économique soudaine. Elle tient au changement d’année de référence des comptes nationaux, passée de 2015-2016 à 2024-2025, qui permet de mieux prendre en compte des activités jusque-là sous-estimées, comme les services financiers numériques.
L’Éthiopie, engagée dans une difficile restructuration de sa dette extérieure dans le cadre commun du G20 et sous programme du FMI, présente désormais à ses créanciers une économie sensiblement plus importante.
Avec un PIB supérieur, le montant de sa dette rapporté à la richesse nationale diminue mécaniquement. Cela ne signifie pourtant pas que le pays dispose de davantage de dollars pour honorer ses échéances internationales.
En Afrique du Sud, la dette recule sans avoir diminué
En Afrique du Sud, c’est le Trésor lui-même qui a chiffré l’effet de la révision. Le 5 novembre, il a annoncé que les nouveaux comptes nationaux, publiés le 29 octobre, entraînaient une amélioration de plusieurs indicateurs budgétaires.
Selon le communiqué du Trésor sud-africain relayé par le service officiel d’information du gouvernement, le ratio maximal de dette publique pour l’exercice 2025-2026, précédemment estimé à 78,4 % du PIB, est désormais ramené à 74,6 %. Près de quatre points de dette ont ainsi disparu des statistiques, sans que la somme due aux créanciers ait diminué.
D’après le Trésor, la révision a augmenté de 5,1 % la taille mesurée de l’économie. La méthode, détaillée par Statistics South Africa, vise à mieux refléter la structure actuelle de l’activité économique et le Trésor parle d’un ajustement « mécanique » car ses prévisions de recettes, de dépenses et de dette restent inchangées.
Une nouvelle agence africaine pour contester les évaluations financières
Ces deux révisions interviennent au moment où l’Afrique tente de reprendre une partie du contrôle sur l’évaluation de sa solvabilité.
L’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), officiellement lancée à Maurice le 7 octobre avec l’appui de l’Union africaine, est en discussions avec quinze États africains. Selon Reuters, elle prévoit de publier ses premières notations souveraines d’ici mars 2027. Cette initiative entend apporter une lecture complémentaire à celles de Moody’s, Fitch et Standard & Poor’s, régulièrement critiquées par certains dirigeants africains pour leur appréciation du risque sur le continent.
Les grandes agences internationales contestent cependant toute discrimination systématique. La nouvelle agence africaine devra elle-même convaincre les investisseurs de son indépendance et de la fiabilité de ses évaluations.
L’enjeu est considérable car une mauvaise notation peut renchérir les emprunts internationaux et réduire les possibilités de financement des États.
Peut-on réellement s’enrichir en changeant les statistiques ?
Une meilleure comptabilisation de l’économie peut améliorer les ratios financiers, mais elle ne crée ni recettes fiscales supplémentaires ni réserves de change.
Elle peut même révéler une autre faiblesse : lorsque le PIB augmente statistiquement sans hausse des impôts collectés, le taux de prélèvement fiscal rapporté à la richesse nationale diminue.
Pour les créanciers, le rapport entre la dette et le PIB n’est d’ailleurs qu’un indicateur parmi d’autres. Les recettes d’exportation, les réserves de change et la capacité à rembourser les intérêts restent déterminantes.
Sans qu’il faille y voir une stratégie concertée, la concomitance de ces révisions statistiques et de la création d’AfCRA rappelle un enjeu de souveraineté souvent négligé : la capacité des pays africains à mesurer eux-mêmes leurs économies et à défendre la qualité de leurs données face aux marchés internationaux.
Des ratios plus flatteurs ne remplissent pas pour autant les caisses publiques. Pour financer davantage leur développement, ces États devront encore convertir en recettes fiscales une partie de la richesse désormais comptabilisée.








