Afrique : la flambée du pétrole prépare-t-elle une nouvelle crise de la dette en 2027 ?


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Dette africaine
Dette africaine

La Banque mondiale prévoit désormais un baril de Brent à 91 dollars en moyenne en 2026, contre 69 dollars l’an dernier. Pour les pays africains importateurs nets d’hydrocarbures, ce renchérissement pèse à la fois sur la balance des paiements et sur l’exécution budgétaire, alors que les intérêts de la dette absorbent déjà près de 12 % des recettes publiques en Afrique subsaharienne, selon le FMI. Les budgets 2027 en préparation en portent déjà la trace.

Le Commodity Markets Outlook publié le 28 octobre par la Banque mondiale révise nettement à la hausse les prévisions d’avril. Les prix de l’énergie progresseraient de 32 % en 2026, après trois années de baisse, sous l’effet du conflit au Moyen-Orient et de l’épuisement des stocks pétroliers mondiaux. L’indice global des matières premières gagnerait 23 % sur l’année.

Dans le scénario central, le Brent redescendrait à 79 dollars en moyenne en 2027. L’institution envisage toutefois une variante défavorable, qui combine une escalade au Moyen-Orient, de nouvelles perturbations des expéditions de céréales en mer Noire et un épisode El Niño de forte intensité : le baril atteindrait alors 105 dollars l’an prochain. Le FMI, dans ses perspectives régionales du 15 octobre, retient pour sa part un prix moyen du pétrole de 96 dollars en 2026 et de 87 dollars en 2027. L’écart entre les deux institutions mesure l’incertitude qui entoure la décrue attendue.

Un choc qui frappe les comptes extérieurs avant le budget

Pour un pays importateur net, la hausse du baril dégrade d’abord les termes de l’échange. La facture d’importation s’alourdit et creuse le déficit courant, tandis que la demande accrue de devises pèse sur la monnaie nationale. Une dépréciation renchérit à son tour le service de la dette libellée en dollars.

L’impact budgétaire dépend ensuite du régime de prix. Dans les pays où les prix à la pompe sont administrés, l’écart entre coût d’importation et prix de vente est pris en charge par l’État, sous forme de subventions ou de pertes des opérateurs publics. Lorsque les prix suivent le marché, la hausse alimente l’inflation et renchérit le transport. Les gouvernements réagissent alors fréquemment en allégeant la fiscalité des carburants, au prix d’une perte de recettes.

Faute de compensation, le surcoût se traduit par un déficit plus élevé et un besoin de financement supplémentaire. Le contexte de 2026 s’y prête mal car d’après le FMI, le rendement des bons du Trésor américain à dix ans est passé d’environ 4 % fin février à 5,2 % fin septembre, ce qui renchérit le coût de l’emprunt extérieur, même si les primes de risque des émetteurs souverains africains se sont resserrées.

Près de 12 % des recettes déjà captés par les intérêts

Les perspectives du FMI dessinent une région en croissance mais sans marge de manœuvre. La croissance subsaharienne est relevée à 4,5 % pour 2026 et 2027, soit 0,2 point de plus qu’en avril. Les paiements d’intérêts représentent pourtant près de 12 % des recettes publiques régionales, et l’aide bilatérale doit encore reculer de 12 % en 2026, après une chute d’environ un quart en 2025.

Confrontés à des taux élevés sur les marchés internationaux, de nombreux États se financent auprès de leurs banques nationales. Le Fonds relève que cette tendance accroît l’exposition du système bancaire à la dette publique et peut réduire le crédit disponible pour les entreprises. Un besoin d’emprunt supplémentaire lié à l’énergie accentuerait cet effet d’éviction, avec des conséquences sur l’investissement privé puis sur la base fiscale.

Kenya, Tunisie, Éthiopie : des tensions déjà visibles

Au Kenya, le régulateur de l’énergie (EPRA) a relevé le 14 octobre les prix maximaux applicables jusqu’au 14 novembre. Le litre de super gagne 12,90 shillings, à 226,90 shillings, et le gazole 9,93 shillings. Pour amortir le choc, le gouvernement avait abaissé la TVA sur les carburants de 16 % à 8 %, et le Parlement examine une prolongation de 90 jours de ce taux réduit. La mesure a un coût fiscal dans un pays où le service de la dette, intérêts et principal compris, mobilisera près de la moitié du budget 2026/27, soit environ 2 300 milliards de shillings.

En Tunisie, la loi de finances 2026 reposait sur un baril à 63,3 dollars et prévoyait environ 5 milliards de dinars de subventions aux carburants. Selon les hypothèses de prix retenues, des économistes tunisiens estiment la dépense réelle entre 9,8 et 11,2 milliards de dinars. Au premier semestre, les subventions aux carburants (2,43 milliards de dinars) ont dépassé les dépenses d’investissement de l’État (1,67 milliard), d’après le document d’exécution budgétaire du ministère des Finances. Le projet de budget 2027 relève l’hypothèse de Brent à 80 dollars et inscrit 11,85 milliards de dinars de subventions, dont environ 7,1 milliards pour les hydrocarbures et l’électricité.

En Éthiopie, la subvention aux carburants de l’exercice 2025/26 était plafonnée à 0,6 % du PIB, soit 100 milliards de birrs. Début avril, la facture atteignait déjà 272 milliards, ce qui a conduit le gouvernement à relever les prix à la pompe de 16,6 %. Le pays anticipe environ 6 milliards de dollars d’importations de carburants sur 25,8 milliards d’importations totales en 2026/27, une demande de devises qui s’ajoute aux contraintes de la libéralisation du change engagée en 2024. Le FMI cite l’Éthiopie comme exemple de subventions temporaires différenciées selon les produits et les catégories de consommateurs.

Pays exportateurs : une rente difficile à capter

La hausse des cours améliore en principe la position des producteurs. L’Angola, dont le budget 2026 repose sur un baril à 61 dollars, anticipait en avril un supplément de recettes d’environ 3 200 milliards de kwanzas, soit 3,5 milliards de dollars ou 2,4 % du PIB, sur la base d’un prix moyen de 80 dollars.

Le Nigeria illustre les limites de ce mécanisme. Son budget 2026 tablait sur 64,85 dollars le baril et une production de 1,84 million de barils par jour, objectif que le pays n’a pas atteint. Selon des chiffres rapportés par la presse nigériane, les recettes statutaires de janvier à octobre se sont élevées à 26 140 milliards de nairas, pour un objectif proratisé de 46 870 milliards. Une production minée par les vols de brut et les remboursements de dette adossés au pétrole réduisent la part du gain de prix qui parvient effectivement au Trésor.

L’Algérie conserve une approche prudente. Son projet de loi de finances 2027 retient un prix de référence fiscal de 60 dollars et un prix de marché de 70 dollars, bien en deçà du scénario central de la Banque mondiale. Le texte comporte en outre un article 218 autorisant une révision des prix des carburants « en cas de besoin », le ministre des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, assurant qu’aucune hausse n’est programmée. Le FMI recommande aux exportateurs d’utiliser ces recettes exceptionnelles pour reconstituer leurs marges budgétaires plutôt que pour financer des dépenses pérennes.

Énergie et alimentation, un double choc pour 2027

Le risque ne se limite pas au pétrole. La Banque mondiale prévoit une hausse des prix alimentaires d’environ 10 % en 2026 puis de 7 % en 2027, soit près de 18 % en cumulé. Dans son scénario défavorable, ces prix dépasseraient de 12 % la trajectoire centrale et franchiraient leurs niveaux de 2022. Pour les pays qui importent à la fois des carburants et des céréales, les deux chocs s’additionnent sur le déficit courant comme sur les dépenses sociales.

Le coût de la réponse publique varie fortement selon l’instrument choisi. Dans une comparaison portant sur 19 pays, le FMI estime qu’un lissage généralisé des prix des carburants coûterait environ 4 % du PIB, contre 0,5 % au plus pour des transferts garantissant le même bénéfice aux 40 % de ménages les plus pauvres. Dans la région, environ une mesure de soutien annoncée sur sept seulement était ciblée.

Lire l’analyse du FMI sur Perspectives économiques de l’Afrique subsaharienne, 15 octobre 2026

Le scénario central de la Banque mondiale, avec un Brent revenu à 79 dollars, ne conduit pas mécaniquement à une crise de la dette en 2027. Le risque se concentre sur les pays qui cumulent un service de la dette élevé et une forte dépendance aux importations d’énergie, surtout lorsque les prix à la pompe y restent subventionnés de façon généralisée. Pour ces États, un baril durablement supérieur à 90 dollars imposerait de revoir l’arbitrage entre prix intérieurs et investissement public, l’endettement servant de variable d’ajustement. L’examen des lois de finances 2027, à Tunis comme à Alger, montrera dans quelle mesure ce risque a été intégré.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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