
Réunis pendant trois jours à Freetown, en Sierra Leone, les chefs d’état-major des pays membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont franchi un cap décisif dans la concrétisation d’un vieux projet régional : la mise en place effective d’une « force en attente » destinée à répondre aux crises sécuritaires et politiques qui secouent l’Afrique de l’Ouest.
Clôturée le 27 février 2026, la rencontre marque la première définition opérationnelle précise de ce dispositif militaire conjoint, appelé à intervenir contre le terrorisme, l’insécurité transfrontalière et les menaces à l’ordre constitutionnel.
Une réponse à la fragmentation sécuritaire
Depuis plusieurs années, la sous-région ouest-africaine fait face à une dégradation continue de la situation sécuritaire. Les attaques terroristes au Sahel, les violences communautaires, la circulation illicite d’armes et la multiplication des coups d’État militaires ont mis à rude épreuve les mécanismes de sécurité collective de la CEDEAO. Si l’organisation dispose depuis 1999 d’un Mécanisme de prévention, de gestion et de règlement des conflits, son bras armé – hérité des interventions de l’Ecomog au Liberia et en Sierra Leone dans les années 1990 – n’avait jamais été pleinement structuré sous une forme permanente et prévisible.
La réunion de Freetown vise précisément à combler cette lacune. Selon les décisions adoptées, la « force en attente » comptera dans un premier temps environ 2 000 hommes. Le Nigeria, puissance militaire régionale, devrait en être l’un des principaux contributeurs en effectifs et en capacités logistiques. Chaque État conservera toutefois ses troupes sur son territoire national, conformément au principe de souveraineté. Le dispositif reposera donc sur une architecture décentralisée, avec une capacité de projection rapide en cas de crise. Un dépôt logistique régional sera installé à Freetown, dans la capitale sierra-léonaise, dont le Président, le général Julius Maada Bio, assure actuellement la présidence en exercice de l’organisation.
Un financement interne, un signal politique
Autre décision notable : les opérations de la force devraient être financées en interne par les États membres. Ce choix est lourd de signification. Il traduit une volonté d’autonomisation stratégique, à l’heure où la présence militaire occidentale recule dans plusieurs pays du Sahel et où les opinions publiques réclament davantage de souveraineté. Dans un contexte marqué par le retrait simultané des Etats de l’AES – le Mali, le Burkina Faso et le Niger –, la relance d’un outil collectif de sécurité apparaît aussi comme un message politique : la CEDEAO entend rester un acteur central de la stabilisation régionale.
Les chefs d’état-major se sont fixé un objectif ambitieux : lancer dès cette année les premières opérations militaires communes. Les missions assignées à la force sont triples :
- Lutte contre le terrorisme et les groupes armés transnationaux ;
- Réponse aux crises sécuritaires majeures ;
- Préservation de l’ordre constitutionnel et soutien aux régimes démocratiquement élus.
Ce troisième volet demeure le plus sensible. La CEDEAO a déjà menacé d’intervention militaire, notamment au Niger après le coup d’État de 2023, sans passer à l’acte. La crédibilité de l’organisation a été entamée par ces hésitations, ainsi que par le retrait des trois pays du Sahel. La formalisation d’une force en attente vise donc aussi à restaurer cette crédibilité dissuasive.
Des défis structurels à surmonter
Malgré l’élan affiché, plusieurs obstacles subsistent. La coordination opérationnelle entre armées aux capacités inégales, la rapidité de mobilisation, le partage du renseignement et la soutenabilité financière des opérations constituent autant de défis. Par ailleurs, la fragmentation politique de l’espace ouest-africain complique la projection d’une force régionale perçue, par certains régimes militaires, comme un instrument de pression politique.
Enfin, l’efficacité d’une force de 2 000 hommes face à des menaces diffuses et asymétriques reste sujette à débat. Les experts soulignent que sans stratégie globale incluant développement, gouvernance et coopération sécuritaire élargie, l’outil militaire ne saurait suffire. La réunion de Freetown pourrait néanmoins marquer un tournant. Pour la première fois depuis plusieurs années, les états-majors ouest-africains semblent alignés sur une vision opérationnelle commune.
L’étape suivante serait de transformer l’engagement politique en capacité réelle d’intervention. Si les premières opérations conjointes sont effectivement lancées en 2026, la « force en attente » pourrait devenir le symbole d’une CEDEAO en quête de réaffirmation stratégique dans un environnement régional en recomposition rapide. À défaut, elle risquerait de rejoindre la longue liste des mécanismes annoncés mais jamais pleinement opérationnels sur le continent.




