Zineb El Rhazoui : « Nous ne défendons pas que la liberté de « dé-jeûner » »

Les Marocaines Zineb El Rhazoui et Ibtissam Lachgar ont fondé sur Facebook le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali). Un mouvement devenu célèbre quand il a tenté d’organiser un pique-nique avant le coucher du soleil, en plein ramadan. Zineb El Rhazoui revient sur les aspirations du Mali.

Dimanche 13 septembre. Une poignée de Marocains s’apprête à pique-niquer dans la forêt de Mohammedia. Seulement, manger en public pendant le ramadan quand on est musulman, c’est haram… Les jeunes Chérifiens cherchaient-ils à provoquer ? Clairement non, assurent Zineb El Rhazoui et Ibtissam Lachgar, créatrices sur Facebook du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali), à l’origine du déjeuner interdit par les autorités. Les explications de Zineb El Rhazoui, journaliste freelance de 27 ans qui se bat avec son groupe pour un « Maroc libre et pluriel ».

Afrik.com : Avez-vous inspiré le mouvement de rupture publique du jeûne ?

Zineb El Rhazoui :
Il ne s’agit pas d’un mouvement de rupture publique du jeûne, mais d’un Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali). Nous ne défendons pas que la liberté de « dé-jeûner », mais l’ensemble des libertés individuelles : liberté de culte et de conscience, liberté d’expression et liberté de choix de vie personnelle. Nous ne sommes donc pas un mouvement qui appelle à la rupture publique du jeûne, mais qui défend le droit de ceux qui ne jeûnent pas, pour des raisons qui leurs sont propres, à exister en toute légalité.

Afrik.com : Pourquoi avez-vous eu cette idée ?

Zineb El Rhazoui :
L’article 222 du code pénal marocain prévoit une peine d’emprisonnement d’un à six mois et une amende contre toute personne qui, « notoirement connue pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne pendant le ramadan. Outre le caractère équivoque de ce texte de loi, il est ouvertement liberticide. Il contredit, d’une part, l’article 6 de la constitution marocaine qui garantit la liberté de culte, et d’autre part, il viole l’article 18 du Pacte international des libertés civiles et politiques, ratifié sans réserves par le Maroc en 1979.

Afrik.com : Comment et où comptiez-vous organiser le pique-nique ?

Zineb El Rhazoui :
Pour protester contre l’article 222, nous avons décidé d’organiser un pique-nique symbolique, dans la forêt de Mohammedia, où dé-jeûneurs et jeûneurs devaient venir exprimer leur opposition au texte de loi. C’était aussi l’occasion pour les dé-jeûneurs d’exprimer leur droit à l’existence. L’appel pour le pique-nique a été lancé sur Facebook.

Afrik.com : Combien étiez-vous et qui étaient vos soutiens?

Zineb El Rhazoui :
Sur la page du Mali sur Facebook, nous étions plusieurs centaines, mais pour le pique-nique nous ne devions guère être plus d’une vingtaine, mais nous n’avons pas pu connaître le nombre exact des participants, car la police nous a empêchés de nous rassembler.

Afrik.com : C’est-à-dire ?

Zineb El Rhazoui :
A notre arrivée à la gare de Mohammedia où nous devions nous retrouver avant de nous rendre dans la forêt, un impressionnant déploiement des forces de l’ordre, tous appareils confondus, nous attendait pour nous empêcher de mener notre action. A force d’intimidations, ils nous ont forcés à remonter dans le train en direction de Casablanca.

Afrik.com : Par la suite, il y a eu plusieurs arrestations…

Zineb El Rhazoui :
Elles ont commencé mardi 15 avec l’arrestation en bas de chez lui d’Aziz El Yaakoubi, journaliste. Huit policiers sont venus le chercher et, lorsqu’il leur demandé un mandat, ils lui ont mis les menottes et lui ont dit : « Le voici ton mandat ! ». Abderrahim Mouktafi, étudiant en philosophie et militant associatif de quartier, a également été arrêté le mardi à Casablanca. Nizar Bennamate, étudiant en journalisme, a été arrêté mercredi à Marrakech et transféré à Mohammedia. Ibtissam Lachgar, l’autre fondatrice du mouvement, s’est présentée elle-même à la police jeudi. Quant à moi, ils ne m’ont pas trouvée.

Afrik.com : Justement. Pourquoi avoir disparu ?

Zineb El Rhazoui :
Les médias étatiques ont carrément procédé à un appel au lynchage après notre tentative de pique-nique. Dès le lundi 14, une dépêche de la MAP a reproduit un communiqué des oulémas, qualifiant notre acte d' »odieux » et me citant nommément. Le Conseiller du roi a même rassemblé les leaders de partis politiques pour les inciter à prendre position contre nous. Par ailleurs, les arrestations des jeunes de notre mouvement étaient illégales, la police ne possédait même pas de mandat. J’ai préféré me présenter chez le procureur du roi le mercredi de la semaine suivante, après la fin du ramadan, afin de lui demander de clarifier notre situation et de dire clairement si des poursuites étaient engagées contre nous ou pas.

Afrik.com : Quelles questions vous a-t-on posées lors de l’interrogatoire?

Zineb El Rhazoui :
C’était la théorie du complot, la police voulait absolument nous faire dire que nous avons été manipulés par les Espagnols : comme trois correspondants espagnols étaient venus couvrir le pique-nique dimanche 13 (nous ne les avons pas contactés, ils sont venus d’eux-mêmes), la police en a déduit que c’était un complot espagnol pour déstabiliser le Maroc. Ils nous ont aussi posé des questions d’ordre privé, sur nos croyances religieuses, etc.
L’interrogatoire a eu lieu au siège de la police judiciaire à Mohammedia. Il a duré des heures, plusieurs jours de suite. Généralement, les interrogés étaient relâchés très tard dans la nuit, pour être convoqués le lendemain à la première heure, ce qui leur laissait un peine une ou deux heures de sommeil.

Afrik.com : Etes-vous inquiétée par les autorités, les passants, depuis votre action ?

Zineb El Rhazoui :
Non, je circule librement, personne ne m’a interpellée. C’est le signe que la société marocaine est tolérante, et qu’elle est mûre pour le changement.

Afrik.com : Serez-vous poursuivis en justice ?

Zineb El Rhazoui :
Il n’y a pas de poursuites judiciaires contre les membres de notre groupe.

Afrik.com : Etant franco-marocaine, avez-vous pensé à partir vivre en France pour être tranquille ?

Zineb El Rhazoui :
Si j’ai la nationalité française par ma mère, et que j’ai la possibilité de me rendre en France à chaque fois que je le souhaite, ce n’est pas le cas de la majorité des Marocains. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour le Maroc, pour nos droits et ceux des générations à venir. Je ne cherche pas à être « tranquille », je défends les libertés individuelles dans mon pays, et pour cela, je dois rester au Maroc.

Afrik.com : Comment vos proches considèrent votre action?

Zineb El Rhazoui :
Mes proches, dont certains sont musulmans pratiquants, soutiennent mon action. La majorité des personnes avec lesquelles je discute dans mon entourage pensent que l’article 222 n’a pas lieu d’être. Une femme pratiquante de ma famille m’a fait la remarque suivante : « Dieu a dit que celui qui ne jeûne pas va en enfer, il n’a pas dit qu’il doit aller en prison! ».

Afrik.com : Comprenez-vous que votre action a pu choquer ?

Zineb El Rhazoui :
Je le conçois, mais je ne le comprends pas. Je ne comprends pas qu’un musulman qui jeûne en son âme et conscience, et qui observe donc une pratique spirituelle intime, puisse être choqué que d’autres n’en fassent pas autant, ou qu’il exige d’eux qu’ils fassent semblant. Un jeûneur susceptible de troubler l’ordre public à la vue d’une personne qui mange ne devrait pas jeûner.

Afrik.com : Vous avez apparemment posé, visages masqués, pour l’hebdomadaire marocain TelQuel. N’avez-vous pas peur de remettre de l’huile sur le feu ?

Zineb El Rhazoui :
Je n’ai jamais posé pour TelQuel : la photo des jeunes du Mali qui a fait sa couverture est celle qui a été prise par des photographes de presse à la gare, le jour du pique-nique. Par ailleurs, nous avons mené une action sociale qui avait pour but de poser le débat, nous ne nous en cachons pas, nous assumons nos actes et opinions.

Afrik.com : Si votre pique-nique contre le jeûne obligatoire était à refaire, le referiez-vous ?

Zineb El Rhazoui :
Si c’était à refaire, on le referait évidemment ! Nous n’avons aucun regret, à part celui de voir notre pays appliquer des lois liberticides comme l’article 222. Notre but était d’ouvrir le débat de manière forte, nous y sommes parvenus. Pour nous, c’est une victoire.

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Photo : DR