Ramadan : ces musulmans qui veulent « déjeûner » en paix

En Algérie, comme dans d’autres pays musulmans, le ramadan n’est pas souvent clément avec ceux qui n’observent pas le jeûne. C’est un passage à tabac ou une peine de prison que risque celui qui ose braver l’interdit public. Il y a encore une semaine, deux personnes surprises en train de se nourrir dans un parc sur les hauteurs d’Alger, ont été interpelées et emprisonnées pendant deux jours.

S’abstenir de boire, manger, fumer, du lever au coucher du soleil, l’exercice ne passionne pas forcément tous les Algériens. Et forcément, en cette terre d’Islam, il n’est pas toujours facile pour eux de vivre avec cette différence. Et c’est le même casse-tête quotidien qui revient à chaque ramadan : où planquer mon sandwich ? Comment masquer l’odeur de ma cigarette ? Où trouver un coin tranquille pour déjeuner ?

« Nous sommes tous victimes d’une intolérance diffuse pendant le mois de ramadan», regrette Mustapha Benfodil, grand reporter dans un quotidien algérien. Faisant lui aussi partie de ces gens qui slaloment entre les interdits diurnes en ce caniculaire ramadan algérois, il note qu’à sa rédaction, « il n’y a pas d’espace « non-jeûneurs » comme il y aurait des « espaces fumeurs » ». Et dans les rues d’Alger, il n’y a depuis déjà plusieurs années pratiquement aucun restaurant ouvert le jour.

Avec la Chahada (l’attestation de foi), les cinq prières quotidiennes, la zakat (l’aumône) et le pèlerinage à la Mecque, le jeûne fait partie des cinq piliers de l’Islam. Mais « si avec les autres dogmes la société est globalement tolérante, il y a un zèle spécifique au ramadan que je ne comprends pas », constate le journaliste. De l’avis des experts, il n’existe aucun texte de loi spécifique condamnant les non-jeûneurs en Algérie, mais ceux qui se font surprendre en train de manger dans un lieu public s’exposent souvent, sinon à la vindicte populaire, au zèle de la police et de l’appareil judiciaire. Pas plus tard que la semaine dernière, une jeune femme et son cousin, qui s’étaient mis à l’abri d’un parc sur les hauteurs d’Alger pour déjeuner, ont été arrêtés par des policiers en civil au motif de «dénigrement du dogme et des préceptes de l’Islam». Une nuit de garde à vue et une de prison plus tard, ils ont été libérés grâce à une « intervention d’en haut », rapporte le quotidien El Watan.

En septembre 2008, six personnes ont été « confondus » à Biskra (dans le sud-est algérien) par une brigade de la police dans un cercle sportif local en train de jouer aux cartes à proximité d’un bouteille d’eau. Agées entre 32 et 53 ans, elles ont été inculpées puis acquittées en appel, faute de qualifications pénales pour les maintenir derrière les barreaux. Nombreux sont ceux qui pensent que l’Algérie souffre d’un « gros déficit de tolérance » vis-à-vis des non-jeûneurs par rapports à beaucoup d’autres pays arabes et musulmans. « Il n’y a qu’à voir les pays du Moyen-orient. A Beyrouth, à Damas, à Baghdad jusqu’à une date récente, à Dubaï, à Tunis, il y a, me semble-t-il, infiniment plus de tolérance qu’à Alger », note Mustapha Benfodil, souvent en baroude dans la région.

Compromis avec la société

Nabil, 30 ans, jeune cadre algérois se définissant comme « musulman de culture et non de culte», pratique le jeûne par dépit. « L’une des raisons qui me poussent à jeûner est qu’il m’est plus facile de le faire que de me casser la tête à essayer de trouver un refuge, pour pouvoir assouvir mes besoins biologiques primaires », explique-t-il. « L’autre raison pour laquelle je m’abstiens de manger et de boire est que je suis dans une sorte de compromis avec ma société, pour éviter la confrontation avec celle-ci, à commencer par ma propre famille ».

« Pourquoi demandons-nous à l’Occident de respecter les minorités musulmanes alors que nous, nous ne faisons rien pour les minorités chrétiennes ou athées dans nos sociétés ? », s’interroge, sur Facebook, le romancier algérien arabophone Bachir Mefti. Nassima, 35 ans, pratiquante convaincue, ne comprends pas « pourquoi tant d’acharnement contre les non-jeûneurs pour une question qui devrait relever de leur vie privée et de leur liberté de conscience». Les interrogations fusent ainsi sur les forums de discussion, mais se font rares le soir sur les terrasses des cafés, chez les commerçants de quartier ou dans les réunions de famille. « C’est un travail global de société qu’il faudrait entreprendre pour ramener la religion dans le giron de la sphère privée, observe Mustapha Benfodil. Les médias ont un rôle important à jouer à ce propos, de même que des institutions comme l’université, la famille, le quartier, et même les mosquées ».