
Le 30 octobre 2026, la justice marocaine a condamné Yasser Mounbir, 22 ans, à quatre ans de prison ferme pour des caricatures de Mohammed VI publiées sur Instagram. Le même jour, dix-sept ans plus tôt, le caricaturiste Khalid Gueddar écopait de prison avec sursis pour un dessin représentant un cousin du roi. D’un verdict à l’autre, le sursis a fait place à la prison ferme, et le jeune dessinateur est détenu depuis juin.
Au Maroc, mieux vaut réfléchir à deux fois avant de dessiner le roi, ou sa famille. Khalid Gueddar l’a appris à ses dépens. Considéré comme le premier dessinateur marocain à avoir osé caricaturer Mohammed VI, notamment pour le site d’information français Bakchich, il est poursuivi en 2009 pour un dessin publié fin septembre par le quotidien arabophone Akhbar Al-Youm. On y voit le prince Moulay Ismaïl, cousin du roi, lors de son mariage, sur fond de drapeau national.
Le ministère de l’Intérieur poursuit le caricaturiste et le directeur du journal, Taoufik Bouachrine, pour « atteinte à l’emblème du royaume », et le prince porte plainte de son côté. Le 30 octobre 2009, le tribunal de Casablanca les condamne à de la prison avec sursis et à verser 3 millions de dirhams (environ 270 000 euros) de dommages et intérêts au prince. Les locaux du journal sont fermés. Selon Reporters sans frontières, la cour d’appel confirme en décembre quatre ans de prison avec sursis, avant que le prince ne renonce à faire exécuter le jugement rendu en sa faveur, après des excuses des deux journalistes.
La caricature, c’est le thermomètre de la démocratie
Les autorités interdisent même la diffusion du Monde et d’El País, qui ont reproduit le dessin. Khalid Gueddar devient alors le symbole des limites imposées à la satire politique marocaine. À l’époque, Afrik.com titrait « Au Maroc, on ne rigole pas avec la caricature » et interrogeait le dessinateur quelques jours avant le verdict. « La caricature, c’est un peu comme le thermomètre de la démocratie », confiait-il.
Dix-sept ans plus tard, jour pour jour, Yasser Mounbir, un artiste de 22 ans, a fait à son tour la douloureuse expérience de cette ligne rouge. Le tribunal de première instance d’Aïn Sebaâ, à Casablanca, l’a condamné dans la nuit du 30 octobre à quatre ans de prison ferme et 40 000 dirhams d’amende, soit environ 3 600 euros. Son crime ? Avoir publié sur Instagram des caricatures du roi Mohammed VI. Reconnu coupable d’insulte au souverain et à des agents de la fonction publique, le jeune homme, arrêté en juin dernier, entend faire appel.
Cette condamnation, particulièrement lourde pour des dessins satiriques, relance une question que les autorités marocaines préféreraient sans doute éviter : peut-on réellement parler de liberté d’expression dans un pays où représenter son chef d’État sous un jour défavorable peut conduire en prison ?
Une monarchie protégée par le Code pénal
La sévérité du jugement ne relève pas d’une interprétation isolée. L’article 179 du Code pénal marocain sanctionne les atteintes considérées comme diffamatoires ou injurieuses envers le souverain. Les peines peuvent atteindre deux ans d’emprisonnement, et être doublées lorsque les propos sont diffusés par voie électronique.
Autrement dit, un dessin publié sur un réseau social peut exposer son auteur à quatre années de prison, soit la peine prononcée contre Yasser Mounbir. Cette législation place la monarchie marocaine à l’abri d’une grande partie de la satire publique, alors que les caricatures politiques circulent librement dans de nombreuses démocraties.
Rabat se présente pourtant volontiers comme un partenaire moderne de l’Europe, engagé dans des réformes politiques et institutionnelles. La Constitution de 2011 garantit d’ailleurs la liberté d’opinion et d’expression, sans avoir fait disparaître les dispositions pénales qui protègent le palais contre les critiques.
D’Akhbar Al-Youm à Instagram
Entre les deux affaires, la satire a quitté le papier. En 2009, Khalid Gueddar dessinait pour un quotidien dont le directeur a été jugé à ses côtés. Yasser Mounbir publiait seul, sur un compte Instagram suivi par plus de 12 000 abonnés. Et c’est la diffusion en ligne qui a permis de porter sa peine à quatre ans.
Le droit de la presse a pourtant évolué entre-temps. Le Code de la presse adopté en 2016 ne prévoit plus de peines de prison. Le Code pénal, lui, continue de punir d’emprisonnement les écrits portant atteinte à la personne du roi, comme le relevait Human Rights Watch dès 2017.
En 2009, Khalid Gueddar et Taoufik Bouachrine étaient ressortis libres du tribunal. Yasser Mounbir, lui, est en détention depuis son arrestation en juin, et son procès en première instance a compté dix-huit audiences.
Des blogueurs condamnés pour leurs opinions
Yasser Mounbir est loin d’être un cas isolé. En 2023, Saïd Boukioud avait été condamné à cinq ans de prison pour des publications Facebook critiquant la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Sa peine avait ensuite été ramenée à trois ans en appel.
En 2024, Abderrahmane Zankad avait écopé de cinq années de prison après avoir dénoncé, lui aussi sur Facebook, la politique marocaine envers Israël. Ses propos avaient notamment été qualifiés d’atteinte à une institution constitutionnelle.
La répression ne concerne pas uniquement les critiques directes du souverain. En mars 2025, le militant Fouad Abdelmoumni a été condamné à six mois de prison pour une publication évoquant les relations franco-marocaines et des accusations de surveillance. Human Rights Watch avait alors dénoncé une multiplication des poursuites judiciaires contre les voix contestataires.
Peut-on moderniser un royaume sans accepter la critique ?
L’Association marocaine des droits humains (AMDH), qui dénonce régulièrement les poursuites engagées pour des opinions, a réclamé la libération de Yasser Mounbir.
Dix-sept ans après l’affaire Gueddar, la conception même du pouvoir reste en question. Une monarchie suffisamment solide pour traverser les crises politiques devrait-elle craindre quelques dessins, qu’ils paraissent dans un journal ou sur Instagram ?
Le respect dû à une institution ne saurait justifier que toute moquerie devienne une affaire pénale. Des peines de cette sévérité risquent surtout de renforcer l’image d’un pouvoir qui supporte mal la contradiction.
En attendant d’être rejugé par la cour d’appel de Casablanca, à une date encore inconnue, Yasser Mounbir reste détenu à la prison d’Oukacha.








