
Xi Jinping n’était pas revenu en Égypte depuis 2016. Il a atterrit mardi soir dans un Moyen-Orient en guerre depuis sept mois, sous la menace de sanctions américaines contre les banques qui commercent encore avec l’Iran. Pékin cherche au Caire un relais diplomatique, mais aussi une base industrielle et militaire. L’Égypte, elle, y voit un moyen de desserrer l’étreinte de Washington.
Le président chinois est arrivé au Caire dans la soirée du mardi 1er septembre, accueilli à l’aéroport par Abdel Fattah al-Sissi. Cette visite d’État de deux jours, la première en dix ans, s’inscrit dans une tournée qui l’a d’abord conduit au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Bichkek. Elle coïncide avec le 70e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays, établies en 1956, quand l’Égypte devint le premier État arabe et africain à reconnaître la République populaire.
Le calendrier régional donne au déplacement une tonalité bien plus tendue que le protocole ne le laisse voir. La guerre qui secoue le Moyen-Orient entre dans son septième mois. Washington a récemment averti les pays qui continuent de commercer avec Téhéran qu’ils risquaient d’être coupés du système financier occidental. La Chine, premier acheteur du pétrole iranien, est visée en première ligne, mais les banques égyptiennes le sont aussi. Xi Jinping, qui doit se rendre aux États-Unis dans le courant du mois, vient chercher au Caire un partenaire capable de peser sur les dossiers iranien, du détroit d’Ormuz, de la mer Rouge et de Gaza. Le roi de Jordanie a fait le voyage inverse vers Pékin il y a quelques semaines. Mais cette visite n’est pas que diplomatique, elle est aussi indistrielle.
Produire à Suez plutôt qu’y transiter
Le canal de Suez reste l’intérêt le plus évident de Pékin en Égypte car c’est par là que passe une part considérable des marchandises expédiées des usines chinoises vers l’Europe. Cependant la logique a changé, il ne suffit plus à la Chine de faire circuler ses conteneurs et elle veut augmenter la part qu’elle fabrique désormais sur place.
Dans la tribune publiée mardi dans plusieurs journaux égyptiens, Al-Ahram, Al-Akhbar et Al-Gomhuria, Xi Jinping décrit la Chine comme détentrice du « système industriel le plus vaste et le plus complet au monde », face à une Égypte dotée d’une population nombreuse, de ressources abondantes et d’un vaste marché. Il invite explicitement Le Caire à mettre à profit sa position « reliant le monde arabe et s’étendant à tout le continent africain » pour servir de vitrine à la coopération sino-africaine.
Zone TEDA, à Aïn Sokhna
Cette ambition commune correspond à la zone TEDA, à Aïn Sokhna, dans la zone économique du canal de Suez. Inaugurée par les deux présidents en 2016 sur 7,34 km², elle a obtenu en juillet 2025 une extension de 2,86 km² financée par le développeur chinois. En décembre dernier, trois contrats d’un montant cumulé de 1,15 milliard de dollars y ont été signés comprenant un complexe de fibres polyester du groupe Xin Feng Ming (plus de 800 millions), une usine de pneumatiques poids lourds et tourisme de Chaoyang Langma, et un site de produits d’hygiène de Tongling Jieya, dont la première pierre a été posée la semaine dernière. Autour, les fabricants chinois de verre photovoltaïque, de panneaux solaires, d’électroménager et de textile se sont multipliés, avec une trentaine de projets récents dans la zone voisine de Qantara-Ouest.
Ces unités ne visent pas seulement le marché égyptien car produire à Aïn Sokhna permet de livrer l’Union européenne, l’Afrique de l’Est et le Golfe depuis un territoire qui échappe aux droits de douane frappant les produits estampillés « made in China ». Le Caire, de son côté, engrange des emplois, perçoit des devises et récupère des transferts de technologie, ce dont son programme de redressement économique a un besoin pressant.
Des J-16 face aux Rafale : le partenariat prend une dimension militaire
Le second signal fort de cet été est venu du ciel égyptien. Depuis le 22 août, les forces aériennes des deux pays mènent l’exercice « Aigles de la civilisation 2026 ». Pékin y a engagé pour la première fois des chasseurs lourds Shenyang J-16, qui n’avaient encore jamais été déployés en Afrique, au terme d’un convoyage de près de 6 000 kilomètres avec ravitaillement en vol. Le 23 août, ces appareils ont affronté en combat simulé les Rafale égyptiens de fabrication française, une confrontation inédite que les médias d’État chinois ont abondamment mise en scène. L’an dernier, lors de la première édition, la Chine s’était contentée d’envoyer des J-10C, plus légers.
Ce rapprohement est cependant encore mesurée car l’Égypte reste le deuxième bénéficiaire de l’aide militaire américaine, avec environ 1,3 milliard de dollars par an, et un responsable égyptien a écarté l’idée que l’exercice préfigure un achat d’avions chinois. Mais après les chemins de fer, les satellites, la tour emblématique de la nouvelle capitale administrative et les centrales solaires, Pékin se présente désormais aussi comme un partenaire de sécurité crédible. Pour Abdel Fattah al-Sissi, l’intérêt est ainsi de pouvoir discuter avec Washington, Moscou, Paris et Pékin sans dépendre entièrement de l’un d’entre eux et en les mettant en concurrence.
Le Caire, porte d’entrée africaine de Pékin
Le choix de l’Égypte comme première étape africaine de Xi Jinping depuis le sommet du Forum sur la coopération sino-africaine de 2024 est logique. Membre des BRICS depuis 2024, le pays contrôle le canal, partage une frontière avec Gaza, avec la Libye et le Soudan et conserve une voix qui compte à l’Union africaine comme à la Ligue arabe. Les oranges égyptiennes ont été les premiers produits africains à bénéficier de l’exemption totale de droits de douane accordée par la Chine aux pays du continent, un précédent que Pékin cite volontiers.
Les accords attendus pendant la visite portent, selon la presse cairote, sur l’intelligence artificielle, les centres de données et la zone économique du canal. Ce que Pékin teste au Caire, c’est la possibilité de transformer un client d’infrastructures en plateforme industrielle et logistique tournée vers l’Afrique, et d’y adosser une coopération militaire.




