Un imam et un pasteur nigérians ensemble au service de la paix

Dans les années 1980, le pasteur James Wuye et l’imam Muhammad Ashafa sont ennemis. Ils mènent la lutte pour l’hégémonie de leurs communautés religieuses respectives. Aujourd’hui, ils dirigent le Forum du dialogue musulman – chrétien. Leurs équipes sont à l’œuvre dans les états du Nigeria les plus touchés par la violence interreligieuse.

Par Paulina Nikiel

Le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique, est soumis à de fortes tensions entre musulmans et chrétiens. « Plus de 300 000 personnes ont péri dans les conflits interreligieux depuis quinze ans », explique le pasteur James Wuye. Dans les années 1980, le pasteur devient secrétaire général de l’Association des Jeunes Chrétiens du Nigeria tandis que l’imam Muhammad Ashafa dirige le Conseil National de l’Organisation des Jeunes Musulmans. Ils se décrivent comme des « activistes religieux militants qui ont été programmés pour se haïr tout en évangélisant et en islamisant à tout prix. »

Tous deux ont été élevés dans une ambiance de violence et de haine qui a produit des centaines de milliers de victimes. « Entre 1987 et 2000, plus de 250 églises et mosquées ont été brûlées », poursuit le pasteur James Wuye. « Je voulais le tuer », avoue l’imam, « parce que son groupe avait assassiné mon chef spirituel et des membres de ma famille. » En 1992, les émeutes de Zangoun Kataf entre musulmans Haoussas-Foulbés et chrétiens Kataf (deux ethnies dominantes) ont coûté la vie à 1000 personnes. Au cours de ces batailles meurtrières, le pasteur James a perdu une main et l’imam Ashafa a vu mourir son mentor spirituel ainsi que deux cousins.

Ils se rencontrent pour la première fois en 1995, lors de la réunion des ONG nigérianes organisée par l’administrateur de l’état Kaduna. « C’est un ami commun, un journaliste, qui nous a obligés à nous parler pour soutenir un programme de vaccination des enfants mené par l’Unicef ». Peu à peu, ils se réunissent régulièrement. Un an plus tard, ils organisent le premier forum public pour la paix qui rassemble des jeunes militants chrétiens et musulmans. « Pour la première fois, on a réussi à organiser une rencontre sans violence », se souvient Muhammad Ashafa. Depuis, le pasteur et l’imam ont créé un réseau d’organisations pour la paix afin de faciliter les négociations de réconciliation dans le cadre de divers conflits au Nigeria.

Désamorcer les tensions religieuses

En 1995, ils décident de créer le Centre interreligieux de médiation de la ville de Kaduna et forment des équipes qui travaillent à la résolution des conflits à travers le pays. Ils développent les activités de médiation de conflits, particulièrement pour les jeunes écoliers. Dans les « peace clubs », des ateliers de formation, les jeunes chrétiens et musulmans apprennent à reconnaître les signes précurseurs des conflits interreligieux et à les surmonter par la gestion des conflits. Les chefs de classe, les leaders des unions d’étudiants sont formés à résoudre les problèmes à l’intérieur de chaque groupe mixte chrétien – musulman. « En 2008, 151 établissements scolaires participent au programme », se réjouit l’imam Ashafa.

Pour Charles, immigrant nigérian à Paris, les responsabilités politiques sont claires : « Les gens au Nigeria ont tellement de problèmes, qu’ils ne vont pas aller lutter eux-mêmes. » Ce jeune étudiant se rappelle quand les gens des partis religieux donnaient de l’argent aux étudiants pour aller protester : « La mobilisation de la jeunesse constitue pour nous un objectif particulièrement important dans la mesure où les politiciens se servent souvent des jeunes sans instruction pour inciter les conflits religieux.», explique le pasteur Wuye. Des « deprogramming camps » sont organisés pour les jeunes militants de rue. « Tout ce que nous faisons est basé sur les préceptes de nos deux religions », affirme l’imam. « La Bible et le Coran ont plus de points communs que de différences, la morale et l’éthique sont les mêmes », conclut le pasteur.

En 2002, la crise provoquée par le concours de Miss Monde (qui doit fuir le Nigeria pour se réfugier à Londres), cause la mort de 260 personnes à Kaduna. Le pasteur et l’imam réussissent alors à convaincre dix leaders religieux de la ville de signer une déclaration de paix.

Aujourd’hui, dans chacun des 36 états du Nigeria, au moins deux personnes (un musulman et un chrétien) représentent le Centre de médiation interreligieux musulman – chrétien. Le premier « village international pour la paix » d’Afrique est construit à quelques kilomètres de Kaduna State. Le projet est né à l’initiative du pasteur et de l’imam. « Pour nous, il n’y a pas de choc des civilisations ou des religions, mais des chocs d’intérêts entre les élites du Nord et celles du Sud », affirme l’imam qui estime qu’« on utilise le racisme, l’économie ou la religion pour dominer l’autre. Mais les religions ne sont jamais les véritables causes des guerres. »

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