
La mort d’une étudiante à Sfax et deux décès survenus dans le contexte d’interventions sécuritaires ont provoqué plusieurs mouvements de colère. Ces affaires, dont les responsabilités restent à établir, alimentent une même accusation contre un État tunisien jugé plus prompt à déployer ses forces de l’ordre qu’à porter secours.
À Sfax, la mort de Rahma Dziri a fait descendre les étudiants dans la rue. Inscrite à l’Institut supérieur des études technologiques, la jeune femme a été victime d’un malaise dans la nuit du 21 octobre, au foyer universitaire de Sidi Mansour. L’administration du foyer a évoqué une crise cardiaque. Selon ses camarades, l’ambulance aurait mis plus d’une heure à arriver après le premier appel. Ce délai n’a pas encore été confirmé par une enquête indépendante, pas plus que son rôle éventuel dans le décès.
L’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) a néanmoins appelé à une grève générale ce vendredi 23 octobre dans les facultés et instituts de Sfax. Elle réclame une enquête transparente et des unités de santé permanentes dans les foyers universitaires. Selon les résidentes, celui de Sidi Mansour, qui accueille quelque 1 200 étudiantes, n’en dispose pas.
Jeudi 22 octobre, pour d’autres raisons, la colère gagnait aussi Ettadhamen, près de Tunis, ainsi que Jebeniana et Agareb, dans le gouvernorat de Sfax. À Ettadhamen comme à Jebeniana, un décès a placé les forces de sécurité au centre des interrogations.
Deux décès, des versions contradictoires
À Ettadhamen, le père d’un homme soupçonné de trafic de stupéfiants affirme que son fils a été violemment frappé par les agents lors d’une perquisition à son domicile, le 21 octobre. Une source sécuritaire citée par Mosaïque FM avance par contre que le suspect aurait avalé la drogue qu’il détenait pour éviter sa saisie, avant que son état ne se dégrade dans les locaux de la brigade. Transféré à l’hôpital local, il y est décédé. Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances exactes de sa mort.
À Jebeniana, les tensions ont suivi la mort d’Aoun Salhi, 25 ans, dans la soirée du 21 octobre. Ses proches et plusieurs témoins affirment qu’elle est survenue au cours d’une poursuite avec les forces de sécurité, sur la route d’El Hencha. Aucune explication officielle n’a été donnée à ce stade.
À Ettadhamen, les protestataires ont bloqué des routes et incendié des pneus, tandis que les policiers ont répondu par des gaz lacrymogènes. Des heurts ont également éclaté à Jebeniana et à Agareb.
Aucune donnée ne permet, à ce stade, de comparer les délais d’intervention des ambulances et ceux de la police. Mais l’idée que l’État se mobilise plus vite pour rétablir l’ordre que pour secourir gagne du terrain.
Un été de coupures
Cette perception ne naît pas de ces trois décès. En juillet et en août, en pleine canicule, les coupures d’électricité ont privé d’alimentation des stations de pompage et des hôpitaux, aggravant la pénurie d’eau potable. Dans un communiqué publié le 6 octobre, Human Rights Watch a estimé que les autorités avaient ainsi compromis le droit à la santé et mis des vies en danger. L’organisation cite l’Observatoire tunisien de l’économie, selon lequel les investissements de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) dans la production ont chuté de 87 % en cinq ans.
La défaillance dépasse donc le seul réseau électrique. Faute de groupes électrogènes suffisants, l’un des plus grands hôpitaux de Tunis a fonctionné sans courant dans la majeure partie de ses services, selon un médecin interrogé par HRW. La police, elle, reste omniprésente, et ses interventions suscitent régulièrement accusations et demandes d’enquête.
Le contraste est politiquement explosif pour Kaïs Saïed
Depuis la concentration des pouvoirs engagée en 2021, le président a fondé une grande partie de sa légitimité sur le retour de l’autorité et l’efficacité de l’État. Or, pour beaucoup de Tunisiens, cet État paraît surtout efficace dans sa dimension coercitive.
Le 17 octobre, plusieurs milliers de personnes avaient déjà participé à la plus importante manifestation organisée depuis des années contre le chef de l’État. Menée par l’UGTT, la marche a réuni sur l’avenue Habib-Bourguiba des partis d’opposition d’ordinaire divisés et des organisations de la société civile. Ils dénonçaient à la fois les atteintes aux libertés et la dégradation des services publics, coupures d’eau et d’électricité comprises.
Les mobilisations de Sfax, d’Ettadhamen et de Jebeniana ne sont pas coordonnées mais elles élargissent le terrain de la contestation. Aux revendications sur les libertés et les prisonniers politiques s’ajoutent des questions très concrètes, comme le temps qu’il faut à une ambulance pour atteindre un foyer universitaire ou la transparence d’une enquête après une intervention policière.





