Tunisie : coupures d’eau et d’électricité, HRW accuse l’État


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Coupures d’eau et d’électricité en Tunisie
Dans un logement plongé dans l’obscurité, un téléphone éclaire un robinet à sec, symbole de la double crise électrique et hydrique traversée par la Tunisie. Crédit : Illustration générée par IA pour Afrik.com.

Human Rights Watch reproche aux autorités tunisiennes leur impréparation face aux vagues de chaleur de l’été. Les délestages et les pénuries d’eau s’expliquent en grande partie, selon l’Observatoire tunisien de l’économie, par l’effondrement des investissements publics dans la production d’électricité, alors que le bilan humain de la canicule reste contesté.

En Tunisie, les coupures de courant de juillet et d’août ont eu des effets bien plus graves que la privation de climatisation. Faute d’électricité, la distribution d’eau s’est interrompue dans plusieurs régions et des services hospitaliers ont fonctionné dans le noir. Dans un communiqué publié le 6 octobre, Human Rights Watch (HRW) estime que le gouvernement a manqué à son obligation de garantir l’accès à ces services essentiels.

Les délestages, qui ont parfois duré jusqu’à douze heures, se concentraient entre 13 heures et 17 heures, au moment où la demande liée à la climatisation culmine. Selon HRW, le mois de juillet a été le deuxième plus chaud depuis 1950. Privées de courant, les stations de pompage se sont arrêtées et l’eau a cessé de couler au robinet dans plusieurs régions. L’Observatoire tunisien de l’eau a recensé 361 interruptions et perturbations non annoncées de la distribution d’eau potable pour le seul mois d’août. Le gouvernorat de Mahdia arrive en tête des signalements.

Des hôpitaux privés de courant

Un médecin d’un des plus grands hôpitaux de Tunis a expliqué à HRW que, faute d’une capacité suffisante des groupes électrogènes, la plupart des services restaient sans électricité pendant les coupures. Seuls la réanimation et les blocs opératoires étaient secourus alors que les urgences ne disposaient d’aucune alimentation de secours. Lors d’une panne, les médecins du service de néonatologie ont dû ventiler des nouveau-nés à la main. En utre, le dossier médical informatisé étant inaccessible et l’admission des patients était bloquée, y compris pour des urgences vitales.

Le 22 juillet, l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM) a estimé qu’entre 150 et 200 personnes étaient mortes au cours des jours précédents d’un coup de chaleur ou d’une défaillance d’équipements médicaux. Aucune enquête indépendante ni source officielle n’a confirmé ce chiffre. Le 29 août, le ministère de la Santé a fait état de 633 consultations et prises en charge liées à la vague de chaleur depuis le 1ᵉʳ juillet. Il n’a communiqué aucun bilan des décès et a assuré qu’« aucune interruption dans la continuité des services » n’avait été enregistrée.

Dans les prisons, la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), citée par HRW, a recensé 20 décès de détenus. Cinq détenus seraient morts le seul 28 août à la prison de la Mornaguia, près de Tunis.

Des investissements divisés par huit

L’Observatoire tunisien de l’économie (OTE) refuse d’imputer les coupures à la seule canicule et met en cause la politique d’investissement de l’État. D’après son analyse publiée début août, les investissements de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) dans les moyens de production d’électricité ont chuté de 87 % entre 2016-2020 et 2021-2025, passant de 1,947 milliard à 248 millions de dinars. Sur la même période, la demande progressait de 3,8 % par an.

nvestissements de la STEG dans la production d'électricité : 1 947 millions de dinars en 2016-2020 contre 248 millions en 2021-2025
Tunisie : effondrement des investissements de la STEG dans la production d’électricité

Investissements de la STEG dans les moyens de production d’électricité, en millions de dinars tunisiens. Source : Observatoire tunisien de l’économie (août 2026).

L’OTE relève également que près de 870 mégawatts de projets sont bloqués depuis 2018, faute d’approbation du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie. Parmi eux figurent la centrale à cycle combiné de Skhira (500 MW), près de Sfax, et le parc éolien de Djebel Tebaga (80 MW). D’après HRW, la direction de la STEG avait alerté ses ministères de tutelle dès 2024 sur le risque d’une capacité insuffisante.

La thèse du sabotage

Le 26 août, lors d’une réunion au palais de Carthage avec la cheffe du gouvernement, Sarra Zaafrani Zenzri, et les PDG de la STEG et de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE), le président Kaïs Saïed a affirmé que les coupures n’étaient pas des « pannes ordinaires » mais des « actes de sabotage délibérément planifiés ». Aucune preuve n’a été rendue publique à l’appui de ces accusations. Depuis la fin du mois de juillet, des parquets de plusieurs régions ont ouvert des enquêtes visant des cadres et des agents de la STEG.

La contestation, elle, a reçu une réponse judiciaire. Le 13 août à Borj Erras, dans le gouvernorat de Mahdia, une manifestation contre une pénurie d’eau qui durait depuis près de trois semaines s’est soldée par l’arrestation de 12 personnes, dont 9 mineurs, visées par une enquête pour « complot contre la sûreté de l’État ». Elles ont été relâchées le lendemain. Seifeddine Arfaoui, militant arrêté le 21 août après une manifestation à Tunis, a été condamné le 31 août à dix-huit mois de prison en vertu du Code des télécommunications, pour avoir publié sur Facebook des slogans scandés lors du rassemblement.

HRW appelle les autorités à publier un bilan des décès et à présenter un plan de rétablissement de l’approvisionnement en eau et en électricité.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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