
La Commission électorale nationale a lancé le 27 juillet à Juba une campagne d’éducation civique en vue du scrutin du 22 décembre. Ce serait la première élection générale depuis l’indépendance de 2011. Elle se prépare dans un pays où 7,8 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë et où vingt-trois milliards de dollars de recettes pétrolières n’ont pas financé les services publics.
Le Soudan du Sud est officiellement entré en période électorale. Lundi 27 juillet, la Commission nationale des élections (NEC) a lancé sur la place Rambo, à Juba, une campagne d’éducation civique et électorale placée sous le slogan « Your Vote is Your Future ». Son président, le professeur Abednego Akok Kacuol, a promis une démarche strictement non partisane, qui n’appartiendrait à aucun parti ni à aucun dirigeant. Le programme doit être déployé dans l’ensemble du pays avec les organisations de la société civile, les autorités religieuses et coutumières, les partis et les médias, en visant particulièrement les femmes, les jeunes, les personnes handicapées et les déplacés.
Le scrutin est fixé au 22 décembre 2026. La commission l’a annoncé le 22 juin, respectant l’obligation légale d’un préavis de six mois. Les électeurs devront désigner le chef de l’État, les députés nationaux, ainsi que les exécutifs et les législateurs des dix États et des trois zones administratives. Reste à savoir avec quels moyens car sur les 250 millions de dollars que la NEC estime nécessaires, 21 millions seulement avaient été débloqués fin juin. Son président a publiquement réclamé au gouvernement des fonds et la correction des « vides juridiques » du dispositif.
Un scrutin déverrouillé par la loi
Ces vides ont été comblés dans l’urgence. Le 1er juillet, le Parlement a adopté des amendements à l’accord de paix revitalisé de 2018. Cela a permis de supprimer deux conditions préalables au vote, l’achèvement de la Constitution permanente et l’organisation d’un recensement national. Deux chantiers renvoyés à un gouvernement élu. Salva Kiir a promulgué le texte le 22 juillet, saluant une étape décisive de la mise en œuvre de l’accord.
Le lendemain, le chef de l’État confirmait sa candidature sur la chaîne kényane Citizen TV : « Je serai sur le bulletin. » Le SPLM l’avait désigné candidat unique quelques jours plus tôt. Du côté de l’opposition, le SPLM-IO dénonce une manœuvre et son vice-président Oyet Nathaniel Pierino accuse Salva Kiir de préparer un scrutin où il serait le seul candidat et son parti la seule formation en lice, après l’arrestation de dirigeants politiques et l’amendement unilatéral de l’accord de paix.
Une démocratie sans routes ni nourriture
En avril 2026, 7,8 millions de Sud-Soudanais sont confrontés à une insécurité alimentaire aiguë, selon la dernière analyse de l’IPC publiée fin avril par la FAO, le PAM et l’Unicef. Cela représente 56 % de la population. Parmi eux, 2,5 millions se trouvent en phase 4, dite d’urgence, et environ 73 000 en phase 5, dite de « catastrophe ». C’est un chiffre en hausse de 160 % par rapport à l’estimation précédente.
Les enfants paient le prix le plus lourd. Quelque 2,2 millions d’enfants âgés de 6 à 59 mois ont besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë, soit 90 000 cas de plus qu’à l’analyse antérieure. En outre, 700 000 sont menacés par sa forme sévère, potentiellement mortelle. Les agences onusiennes redoutent une famine dans quatre comtés, Luakpiny/Nasir et Ulang dans le Haut-Nil, Nyirol et Akobo dans le Jonglei, si les combats s’intensifient et si l’accès humanitaire continue de se refermer. Dans le seul Jonglei, près de 300 000 personnes ont été déplacées.
Cette situation constitue également un obstacle électoral. Pour les centaines de milliers de déplacés, le droit de vote dépendra de la sécurité, de l’identification administrative et de la possibilité matérielle d’atteindre un bureau.
Le pétrole, promesse trahie de l’indépendance
Le pays n’est pourtant pas dépourvu de ressources. Entre juillet 2011 et décembre 2024, ses exportations pétrolières ont rapporté plus de 23 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent au moins 2,2 milliards de prêts adossés au brut, selon la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Soudan du Sud. Le pétrole représente 85 à 90 % des recettes nationales. Les hôpitaux manquent pourtant de médicaments et les fonctionnaires accumulent des arriérés de salaires. Pourtant les bailleurs internationaux dépensent désormais davantage que l’État pour les services de base.
La dépendance aux hydrocarbures rend les finances publiques extrêmement vulnérables. Le brut sud-soudanais doit traverser le Soudan voisin pour atteindre Port-Soudan, sur la mer Rouge. La guerre qui ravage ce pays a provoqué ruptures de pipeline, arrêts techniques et pertes de revenus massives. Les exportations ont repris au printemps 2026 après des mois d’interruption.
« Oil for Roads », symbole d’un système
Le programme « Oil for Roads » résume la dérive. Dans un rapport de 101 pages intitulé « Plundering a Nation », publié le 16 septembre 2025 à Nairobi, la Commission des droits de l’homme de l’ONU établit que le gouvernement a décaissé environ 2,2 milliards de dollars entre 2021 et 2024, hors des circuits budgétaires ordinaires. Sur ce total, 1,7 milliard est allé à des sociétés affiliées au vice-président Benjamin Bol Mel, homme d’affaires proche de Salva Kiir, pour des travaux routiers jamais exécutés. Certaines années, le dispositif a absorbé jusqu’à 60 % des décaissements de l’État. Au final, moins de 500 millions de dollars de voies sont réellement carrossables.
Le gouvernement sud-soudanais a qualifié plusieurs allégations d’« absurdes ». Puis il a dénoncé des « erreurs méthodologiques » et estimé que la commission avait outrepassé son mandat. Sanctionné par Washington depuis 2017, Benjamin Bol Mel n’a jamais répondu directement aux accusations de corruption le visant. Nommé vice-président en février 2025, il est limogé le 12 novembre suivant, écarté de la direction du SPLM et rétrogradé de général à simple soldat au sein du Service national de sécurité.
L’impact de ces détournements sur la sécurité alimentaire est concret. Une route payée mais jamais construite empêche une récolte d’atteindre le marché. En laissant les ONG assurer l’alimentation, la santé et parfois l’éducation, l’État conserve le contrôle de la rente et externalise la survie de sa population.
Un rival jugé, une opposition divisée

La crédibilité du scrutin dépendra aussi des conditions politiques. Riek Machar, rival historique de Salva Kiir, ne pourra participer à l’élection. Arrêté à son domicile de Juba le 26 mars 2025 il est suspendu de ses fonctions de premier vice-président, inculpé de meurtre, complot, terrorisme, trahison et crimes contre l’humanité et comparaît depuis devant un tribunal spécial chargé de juger l’attaque de la garnison de Nasir, dans laquelle 257 soldats gouvernementaux auraient été tués. Le procès en était à sa 101e session le 27 juillet, jour du lancement de la campagne d’éducation électorale. Son parti dénonce des accusations fabriquées et une justice non réformée.
Pour les Sud-Soudanais, cette élection doit permettre de choisir un président et des représentants. Elle sera aussi un verdict sur quinze années de pouvoir sans mandat populaire et sur l’usage des revenus pétroliers. La commission électorale assure pouvoir boucler l’inscription des électeurs en un mois. Fin juillet, à cinq mois du scrutin, cette opération n’avait pas commencé.




