
Le 9 juillet 2011, la naissance du Soudan du Sud, plus jeune État de la planète, avait soulevé un immense espoir. Après des décennies de conflit meurtrier contre le pouvoir de Khartoum, la population célébrait l’avènement d’un pays souverain, assis sur de vastes réserves de pétrole et enfin maître de son destin. Quinze ans plus tard, l’anniversaire est profondément amer. Le projet national a laissé place à une crise humanitaire chronique, sur fond d’instabilité politique, de violences armées et de corruption systémique.
Le paradoxe sud-soudanais est une population entière qui bascule dans la famine alors que des milliards de dollars de brut dorment sous ses pieds. Depuis l’indépendance, l’or noir représente la quasi-totalité des recettes d’exportation du pays et le cœur de son économie. Pourtant, cette manne n’a jamais été convertie en services publics de base. Captée par des réseaux de pouvoir opaques, elle alimente une économie de prédation plutôt que le développement des infrastructures.
L’urgence humanitaire en chiffres
La situation nutritionnelle du pays atteint des seuils critiques en cette année 2026. Selon les données croisées du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) et des agences onusiennes (FAO, PAM, UNICEF) :
- 7,8 millions de personnes (soit 56 % de la population) traversent une crise alimentaire aiguë.
- 73 000 personnes ont déjà atteint la phase 5 de l’IPC (« catastrophe »), l’ultime étape avant la famine déclarée.
- 2,2 millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë, parmi lesquels 700 000 sont touchés par une forme sévère et potentiellement mortelle.
Si les chocs climatiques (inondations répétées) et l’inflation importée aggravent l’urgence à court terme, la cause profonde de cette faim généralisée est structurelle. Elle découle de l’incapacité, voire du refus, de l’État de transformer la rente pétrolière en souveraineté agricole et en filets de sécurité sociale.
Des milliards de dollars volatilisés
Deux ans seulement après la sécession, le pays plongeait dans une guerre civile sanglante, née des rivalités politiques et ethniques entre le président Salva Kiir et son vice-président Riek Machar. L’accord de paix de 2018 a débouché sur un gouvernement d’union nationale de façade, mais les institutions restent paralysées par les luttes de pouvoir entre élites militaro-politiques, et les élections ne cessent d’être reportées.
Dans ce contexte de transition permanente, l’argent du pétrole sert d’instrument de survie politique pour le régime en place. Le contraste est flagrant : l’extraction de brut se poursuit, mais les fonctionnaires et les enseignants accumulent des mois d’arriérés de salaires, les hôpitaux manquent du strict minimum et des régions entières demeurent totalement enclavées.
Le scandale du programme extrabudgétaire « Oil for Roads » illustre cette dérive financière. Ce projet prévoyait de financer des axes routiers vitaux en payant directement les constructeurs avec des cargaisons de pétrole brut. Les investigations de la Commission des droits de l’homme de l’ONU indiquent qu’entre 2021 et 2024, environ 2,2 milliards de dollars ont été engagés. Une part majeure de ces fonds a bénéficié à des sociétés contrôlées par Benjamin Bol Mel, un haut responsable proche du pouvoir et sous sanctions américaines. L’ONU estime que la valeur réelle des routes praticables livrées ne dépasse pas 500 millions de dollars. Si Juba rejette formellement ces conclusions, le dossier cristallise le niveau de détournement des ressources publiques.
Le double piège de la dépendance au brut
Cette gestion défaillante a un coût humain direct. L’absence de routes bitumées empêche les agriculteurs d’accéder aux marchés urbains, isole les communautés lors de la saison des pluies et paralyse les convois d’aide humanitaire dont dépendent des millions de civils.
De plus, l’économie du pays est prise au piège de sa propre géographie. Ne disposant d’aucun débouché maritime, le Soudan du Sud est contraint d’exporter son pétrole via les oléoducs de son voisin du Nord, le Soudan. Or, ce dernier est lui-même ravagé par une guerre civile destructrice. La moindre panne technique sur les pipelines ou le moindre blocage politique à Khartoum asphyxie instantanément les finances de Juba, privant l’État de ses seules ressources liquides.
Quinze ans après l’euphorie de l’indépendance, le diagnostic du Soudan du Sud dépasse le cadre d’une simple urgence humanitaire. Il s’agit d’une faillite de la gouvernance. Tant que la réponse internationale se cantonnera aux distributions de nourriture d’urgence sans s’attaquer aux circuits financiers, à l’impunité et au manque absolu de redevabilité des dirigeants, le pays restera sous perfusion.
Face à ce bilan sombre, l’espoir réside dans la vitalité de la société civile sud-soudanaise. Les organisations locales, les réseaux de femmes et les Églises maintiennent une pression constante pour exiger des comptes et des services publics dignes de ce nom. Le peuple sud-soudanais a conquis sa souveraineté face à Khartoum en 2011 mais son défi actuel est de bâtir un État qui serve enfin ses citoyens plutôt que ses élites.




