
La plus jeune nation du monde vacille au bord du gouffre. Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Volker Türk, a averti que le pays se trouvait à un « point dangereux ». Pourtant, derrière cette crise sécuritaire, Juba tente d’amorcer un virage complexe : la reprise en main de ses ressources pétrolières contre la corruption systémique.
C’est une crise que le monde semble avoir oubliée. Tandis que les projecteurs restent braqués sur d’autres théâtres de conflit, le Soudan du Sud s’enfonce dans un cycle de violence qui menace l’accord de paix de 2018. Mais un autre combat se joue dans les bureaux ministériels : celui de la souveraineté économique.
Le Soudan du Sud en chiffres (Février 2026)
- Bilan humain : 189 civils tués en janvier.
- Urgence humanitaire : 10 millions de personnes nécessitent une aide.
- Nord de Jonglei, plus de 280.000 personnes ont fui leurs maisons, leurs écoles et leurs établissements de santé, qui ont été pris pour cible.
- Économie : Le pétrole représente 90% des revenus du pays, mais une large part échappe encore au Trésor public.
Gestion des ressources : l’État face au défi de la « malédiction du pétrole »
Dans ce tableau sombre, une lueur d’espoir émerge du côté de la gestion des finances publiques. Conscient que la manne pétrolière bénéficie trop peu à la population, le gouvernement a récemment affiché une volonté ferme de reprendre la main sur les ressources extractives.
Jusqu’à présent, une grande partie des revenus pétroliers disparaissait dans les méandres de circuits opaques et de détournements massifs. Pour briser ce cycle, Juba a lancé une vaste opération « mains propres ». L’arrestation récente de plusieurs hauts responsables soupçonnés de corruption et de complicité dans le sillage de contrats pétroliers illégaux est perçue par certains observateurs comme un signal fort.
L’objectif affiché est clair : réinjecter ces fonds dans les services publics de base, santé et éducation, pour prouver aux citoyens que les richesses du sous-sol peuvent enfin servir le développement national plutôt que des intérêts privés.
Une explosion de violence documentée par l’ONU
Cependant, ces efforts de réforme se heurtent à une insécurité galopante. En janvier 2026, les violations documentées ont bondi de 45 %. Sur l’ensemble de l’année 2025, plus de 5 100 personnes ont été tuées ou blessées. Le Haut-Commissaire Volker Türk a brossé un tableau glaçant d’attaques aveugles et d’exécutions délibérées, notamment dans l’État de Jonglei.
Le 21 février, un massacre a particulièrement choqué : 21 civils désarmés auraient été abattus par des soldats. Si le gouvernement évoque des « éléments indisciplinés », l’ONU pointe un effondrement de la discipline militaire. Le HCDH a authentifié un enregistrement audio où un responsable militaire exhortait ses troupes à « ne laisser aucun survivant ».
L’Accord de paix de 2018 en lambeaux et la fracture politique : le cas Riek Machar
L’accord de paix revitalisé (R-ARCSS) semble aujourd’hui caduc. La Commission des droits de l’homme de l’ONU (CHRSS) dénonce un « démantèlement systématique » de cet accord. Selon Yasmin Sooka, présidente de la CHRSS, les forces armées ciblent désormais les populations selon leur appartenance ethnique.
L’instabilité est aggravée par l’arrestation de Riek Machar en mars 2025. Son procès pour trahison a achevé de briser le fragile équilibre politique entre les factions Dinka et Nuer. À cela s’ajoute l’afflux de 1,3 million de réfugiés fuyant la guerre au Soudan voisin, une pression migratoire insoutenable pour Juba.
Élections de décembre 2026 : une « fiction politique » ?
Malgré ce chaos, le gouvernement maintient son intention d’organiser les premières élections nationales en décembre 2026. Pour les experts de l’ONU, ce scénario est irréaliste sans une sécurisation totale de l’espace civique.
A lire : Dossier sur la corruption pétrolière au Soudan du Sud
Le Soudan du Sud est à la croisée des chemins. La réussite de sa réforme économique et de sa lutte contre la corruption pourrait être le levier nécessaire pour financer la paix, mais le temps presse face à l’escalade militaire.



