
L’armée sud-soudanaise a ordonné dimanche 26 janvier l’évacuation immédiate des civils, des ONG et du personnel de l’ONU de trois comtés du Jonglei, annonçant une offensive militaire imminente contre l’opposition. Plus de 200 000 personnes ont déjà fui les combats depuis fin décembre. Alors que le plus jeune État du monde bascule vers un conflit ouvert, seul le rétablissement d’une gouvernance transparente sur les ressources pétrolières peut briser le cycle de violence qui gangrène le pays depuis son indépendance.
« Avec le commencement imminent de l’Opération Paix durable, toute la population civile des zones contrôlées par la SPLA-IO dans les comtés de Nyirol, Uror et Akobo doit évacuer immédiatement vers les zones sous contrôle gouvernemental. » dimanche 26 janvier, le porte-parole des Forces de défense du peuple sud-soudanais (SSPDF), le major-général Lul Ruai Koang, a donné 48 heures aux organisations humanitaires et au personnel de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (UNMISS) pour quitter ces trois comtés du nord de l’État du Jonglei.
L’avertissement est sans ambiguïté : « Les civils armés trouvés dans ou autour des casernes, zones de rassemblement et points de ralliement de la SPLA-IO seront considérés comme des cibles militaires légitimes. » Médecins Sans Frontières a annoncé dimanche avoir évacué son personnel clé du comté d’Akobo « sur instruction claire des autorités compétentes et en réponse à la détérioration de la situation sécuritaire ». L’UNMISS, pour sa part, a indiqué que ses Casques bleus restaient en place à Akobo « pour tenter de désamorcer les tensions et prévenir le conflit ».
« N’épargnez ni un vieillard, ni un poulet, ni une maison »
Cette annonce intervient dans un contexte d’escalade verbale particulièrement alarmante. La veille, le général Johnson Olony, commandant de la milice Agwelek et chef d’état-major adjoint chargé de la mobilisation et du désarmement, a tenu des propos incendiaires devant ses troupes déployées dans le comté de Duk : « Quand nous arriverons là-bas, n’épargnez ni un vieillard, ni un poulet, ni une maison, ni quoi que ce soit. Nous en avons assez des problèmes année après année jusqu’à vieillir dans les problèmes. »
L’UNMISS s’est déclarée « gravement préoccupée » par ces déclarations. « Cette rhétorique incendiaire appelant à la violence contre les civils, y compris les plus vulnérables, est absolument abjecte et doit cesser immédiatement », a déclaré Graham Maitland, responsable par intérim de la mission onusienne. La Commission des droits de l’homme de l’ONU a averti que de tels propos de la part de hauts responsables militaires, combinés à la mobilisation de nouvelles troupes, risquaient de déclencher des atrocités de masse et des violences ethniques.
Plus de 200 000 déplacés en un mois
Les combats qui ont repris fin décembre dans les comtés de Nyirol, Uror, Ayod et Duk ont déjà provoqué le déplacement de plus de 200 000 personnes, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées, selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). Le Coordinateur des secours d’urgence, Tom Fletcher, a débloqué 10 millions de dollars du Fonds central d’intervention d’urgence (CERF) pour fournir une aide d’urgence, nourriture, soins de santé, abris, eau et assainissement, aux populations déplacées.
Sur le terrain, la situation est catastrophique. « La plupart des gens s’installent sous les arbres. Leurs maisons et les centres de santé ont été pillés ou brûlés et il y a beaucoup de faim », témoigne Daniel Deng, 35 ans, habitant du comté de Duk, joint par téléphone par l’AFP. « Je suis coincé et si la situation empire, le seul endroit sûr où je peux aller, ce sont les marais. » Des témoins décrivent qu’au moins quatre centres de soins ont été pillés, affectant plus de 100 000 personnes.
« Ce que nous observons au Jonglei n’est pas un incident sécuritaire isolé ; c’est une escalade dangereuse qui se manifeste également dans d’autres parties du pays », a déclaré Barney Afako, membre de la Commission des droits de l’homme de l’ONU pour le Soudan du Sud. « Les civils sud-soudanais paient le prix le plus lourd des erreurs politiques de leurs dirigeants. »
Une catastrophe humanitaire sur fond de pillage pétrolier
En 2026, plus de 10 millions de personnes, soit les deux tiers de la population, auront besoin d’une forme d’assistance humanitaire, selon OCHA. L’ONU et ses partenaires demandent plus d’un milliard de dollars pour venir en aide à 4 millions de personnes prioritaires. Le plan de réponse humanitaire 2025 n’avait été financé qu’à 41 %, le niveau le plus bas depuis la création du pays en 2011.
Environ 7,5 millions de personnes devraient faire face à une insécurité alimentaire aiguë d’ici la période de soudure d’avril à juillet 2026, dont 28 000 personnes dans les comtés de Luakpiny/Nasir et Fangak déjà en situation catastrophique (phase 5 de l’IPC). Le risque de famine plane sur le sud du comté de Nasir si les combats et les restrictions d’accès persistent.
Le pays fait également face à sa plus importante épidémie de choléra jamais enregistrée, avec plus de 96 000 cas et près de 1 600 décès signalés fin novembre 2025. L’épidémie, originaire du Soudan voisin, s’est propagée sur fond d’effondrement du système de santé. En effet, 450 hôpitaux ou cliniques (35 %) sont fermés ou gravement perturbés.
Ce désastre humanitaire n’est pourtant pas une fatalité. Il est le produit direct d’un système de prédation qui détourne massivement les revenus pétroliers du payssystème de prédation qui détourne massivement les revenus pétroliers du pays.
Selon le rapport de la Commission des droits de l’homme de l’ONU publié en septembre 2025, plus de 25 milliards de dollars de revenus pétroliers ont transité par les caisses de l’État depuis l’indépendance sans que ces sommes colossales ne bénéficient à la population. « La corruption tue des Sud-Soudanais », résume la Commission. « Chaque dollar détourné, c’est un enfant qui meurt de faim, une mère qui meurt en couches, un étudiant privé d’éducation. »
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L’accord de paix de 2018 est « effectivement mort »
Le conflit actuel trouve son origine dans l’arrestation et le procès pour trahison du premier vice-président Riek Machar, leader de l’opposition SPLA-IO et figure centrale de la vie politique sud-soudanaise depuis l’indépendance. Accusé d’avoir orchestré l’attaque d’une base militaire à Nasir en mars 2025 par la White Army, une milice nuer, Machar a été suspendu de ses fonctions par le président Salva Kiir et placé en résidence surveillée.
Ce procès pourrait écarter Machar des élections prévues en décembre 2026, les premières de l’histoire du pays, reportées à cinq reprises depuis 2015. Si Machar, 73 ans, est reconnu coupable, il sera interdit d’exercer toute fonction politique en vertu de la constitution provisoire. En effet, à cet âge, il ne peut être condamné à mort, mais risque la prison à vie.
« Le gouvernement ne veut pas que Riek se présente aux élections, et même s’il n’y a pas d’élections, ils veulent l’écarter de la politique », analyse un expert interrogé par Justice Info. L’Union africaine, les pays de la région et l’IGAD (Autorité intergouvernementale pour le développement) ont tous appelé à la libération de Machar et réaffirmé leur soutien à l’accord de paix de 2018.
Mais pour les analystes de l’International Crisis Group, « l’accord de paix de 2018 est effectivement mort ». « Ce qui reste est une guerre civile fragmentée, menée par des milices autonomes, la peur ethnique et une crise de leadership qu’aucun acteur ne peut résoudre seul. Le Soudan du Sud n’est pas simplement en train de retourner à la guerre. En réalité il entre dans une phase plus imprévisible et plus dangereuse que les précédentes. »
L’ombre du Soudan
Le conflit au Soudan voisin, qui entre dans sa troisième année, continue d’exercer une pression immense sur les systèmes humanitaires et socio-économiques sud-soudanais. Près de 1,3 million de réfugiés et de rapatriés sont entrés au Soudan du Sud depuis avril 2023, et 380 000 arrivées supplémentaires sont prévues d’ici fin 2026. À Renk, Maban et dans les zones environnantes, les systèmes d’eau, les établissements de santé et les écoles fonctionnent à 300-400 % de leur capacité.
Le panel d’experts de l’ONU a souligné que « le paysage politique et sécuritaire du Soudan du Sud est très différent aujourd’hui de ce qu’il était en 2018 » et que « le conflit qui menace maintenant est très différent de ceux qui l’ont précédé ». Des mouvements de groupes armés à travers la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud dans les deux sens ont été signalés, « avec des effets potentiellement déstabilisateurs pour les deux pays ».
Rétablir l’État de droit : la seule issue
La Commission des droits de l’homme de l’ONU a averti que « sans un engagement politique immédiat, soutenu et coordonné de la région, le Soudan du Sud risque de replonger dans un conflit généralisé aux conséquences inimaginables pour ses droits humains et pour la région ». La semaine dernière, la SPLA-IO a appelé ses forces à marcher sur Juba, la capitale. Un signal d’escalade majeure.
Mais au-delà de l’urgence sécuritaire immédiate, c’est bien la question de la gouvernance des ressources pétrolières qui déterminera l’avenir du pays. Le Soudan du Sud tire 90 % de ses revenus gouvernementaux du pétrole. Tant que ces ressources continueront d’alimenter des réseaux de patronage plutôt que les services publics, aucune paix durable ne sera possible.
L’accord de paix de 2018 prévoyait précisément des réformes de la gestion des finances publiques mais elles n’ont jamais été mises en œuvre.
Le plus jeune État du monde, né dans l’espoir en 2011 après des décennies de guerre contre Khartoum, semble condamné à répéter les tragédies de son histoire récente. La guerre civile de 2013-2018 avait fait environ 400 000 morts. Les civils, une fois de plus, seront les premières victimes. « Les enfants continuent d’être tués et blessés », a rappelé le directeur régional de l’UNICEF, Edouard Beigbeder.
La communauté internationale, malgré ses appels répétés à la désescalade, peine à peser sur des dirigeants qui semblent avoir fait le choix de l’affrontement plutôt que celui du dialogue. Les élections de décembre 2026, si elles ont lieu, se tiendront sur les décombres d’un accord de paix en lambeaux. Seule une reprise en main effective de l’appareil d’État, à commencer par le secteur pétrolier, pourrait offrir au Soudan du Sud une chance de sortir du cycle infernal de la violence et de la misère.



