Sandra Nkaké, une voix franco-camerounaise qui refuse les frontières


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Sandra Nkaké
Sandra Nkaké

Retour sur les chemins arpentés qui nous mènent à la rencontre d’une artiste qui ne laisse personne indifférent : Sandra Nkaké. Entre jazz, soul, engagement féministe et identité franco-camerounaise, la chanteuse a construit depuis près de vingt ans un parcours singulier, récompensé à deux reprises aux Victoires du Jazz.

Pendant longtemps, en France comme à l’international, les grandes figures féminines du jazz semblaient devoir porter des noms venus d’Amérique : Ella Fitzgerald, Nina Simone, Billie Holiday, Sarah Vaughan… Sandra Nkaké est venue rappeler que d’autres histoires pouvaient aussi s’écrire.

Née à Yaoundé, au Cameroun, elle arrive en France à l’âge de 11 ans avec sa mère, qui travaille alors à l’Unesco avant de rejoindre les éditions Présence Africaine. Sandra Nkaké, elle, va peu à peu se laisser séduire par la musique, le jazz et la scène.

Son identité de femme, celle d’artiste et son engagement féministe, qu’elle assume ouvertement, se mêlent aujourd’hui dans une même volonté : faire entendre sa propre parole et conserver sa liberté créative. Son parcours se nourrit ainsi de ses attaches camerounaises comme de sa vie française. Deux espaces, deux cultures, mais surtout une artiste qui a refusé de choisir définitivement entre les deux.

C’est ce chemin que nous avons voulu reparcourir pour retrouver cette « Lionne indomptable » de la scène musicale française.

« La Mauvaise Réputation »

Il fallait sans doute un certain culot pour reprendre La Mauvaise Réputation de Georges Brassens. La chanson appartient à ces morceaux que plusieurs générations de Français connaissent presque par cœur et auxquels il est difficile de toucher sans provoquer immédiatement la comparaison.

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Sandra Nkaké l’a pourtant fait, à sa manière.

Dans son enfance camerounaise, d’autres références l’accompagnent. Il y a notamment Francis Bebey, immense musicien et écrivain camerounais, dont elle connaît et apprécie l’œuvre. Entre Bebey et Brassens, deux univers apparemment éloignés se rencontrent pourtant autour de l’humour, de l’ironie et d’une même capacité à observer leurs sociétés.

Deux chansonniers, en quelque sorte, deux regards aiguisés sur leurs contemporains.

Puis vient la France. Sandra Nkaké doit trouver sa place dans un pays qui devient le sien sans effacer celui de son enfance. Plutôt que d’abandonner l’une de ses cultures pour l’autre, son parcours artistique va progressivement les faire dialoguer.

Elle avait un temps envisagé de devenir enseignante. La musique prend finalement le dessus. Elle apprend, écoute, expérimente et s’empare notamment du répertoire de Brassens. La Mauvaise Réputation devient alors moins un exercice de reprise qu’une façon d’affirmer sa liberté d’interprétation.

Georges Brassens, mort en 1981, n’a évidemment pas pu entendre cette version. Mais Sandra Nkaké réussit précisément ce qui paraît le plus difficile avec une chanson aussi identifiable : ne pas imiter son créateur. Elle reprend le morceau en 2008 dans son premier album, Mansaadi, et en fait une chanson qui porte désormais également sa propre signature.

Une Lionne indomptable sur la scène française

Sandra Nkaké vient de ce Cameroun dont les footballeurs sont devenus dans le monde entier les « Lions indomptables ». La métaphore est facile, mais elle correspond assez bien à l’artiste.

Car la chanteuse se laisse difficilement enfermer dans une seule case. Française et Camerounaise, jazz et soul, chanteuse et comédienne, artiste et militante : elle préfère additionner les identités plutôt que les opposer.

Son féminisme, aujourd’hui clairement revendiqué, fait partie de ce parcours. Mais chez elle, la musique reste première. C’est par elle que passent les émotions, les colères et les engagements.

La sortie de Nothing For Granted en 2012 marque une étape décisive. Pour son deuxième disque, Sandra Nkaké propose une musique qui ne se limite déjà plus au seul jazz. Soul, groove, pop et influences africaines circulent dans un univers difficile à enfermer dans une catégorie.

Elle choisit ainsi l’un des chemins les moins faciles de l’industrie musicale française. Le jazz bénéficie d’un immense prestige, mais il reste une musique dont le public est plus restreint que celui de la variété ou de la pop. Percer dans cet univers, tout en refusant de se plier à ses codes les plus classiques, constitue déjà une forme de pari.

Celui-ci paie.

En 2012, Sandra Nkaké reçoit aux Victoires du Jazz le prix « Révélation ». Une première consécration importante. Cette année-là coïncide également avec un bouleversement de la vie politique française et l’arrivée de la gauche au pouvoir avec François Hollande. Hasard du calendrier, certainement, mais cette période correspond aussi à une nouvelle étape dans le parcours d’une artiste particulièrement attentive aux évolutions de la société dans laquelle elle vit.

Les concerts et les tournées s’enchaînent.

Puis vient Tangerine Moon Wishes, son troisième album, en 2017. Le disque révèle encore davantage l’étendue de ses possibilités vocales et musicales. Sandra Nkaké impose progressivement son image et sa voix dans un paysage du jazz français où les artistes issus de cultures africaines restent encore relativement peu nombreux au premier plan.

Le chemin choisi est étroit. Mais il devient le sien.

Activiste et féministe

Chez Sandra Nkaké, la musique ne se développe jamais très loin des questions de société.

Causes féministes, sociales, écologiques ou lutte contre le racisme : la chanteuse ne dissimule pas ses engagements. Son site officiel la présente aujourd’hui elle-même comme « féministe et anticapitaliste » et rappelle notamment son combat contre le patriarcat.

Le 10 juin 2020, on la retrouve ainsi place de la République, à Paris, aux côtés notamment de Camélia Jordana, Pomme et Jeanne Added. Ensemble, elles interprètent We Shall Overcome, l’un des chants emblématiques du mouvement américain des droits civiques, lors d’un rassemblement organisé dans le contexte de l’immense émotion internationale provoquée par la mort de George Floyd.

L’Afro-Américain était mort à Minneapolis le 25 mai 2020 après avoir été maintenu au sol pendant plusieurs minutes par des policiers, dont Derek Chauvin. Les images avaient fait le tour du monde et déclenché un mouvement de protestation d’une ampleur considérable contre le racisme et les violences policières.

Sandra Nkaké utilise également sa voix pour défendre les femmes et leurs droits. Ce féminisme traverse désormais une partie importante de son travail.

Son engagement s’est aussi exprimé dans différents projets collectifs. Elle participe par exemple à Les Amoureux au ban public, aux côtés notamment de Jacques Higelin, autour de la situation des couples binationaux confrontés aux politiques d’éloignement et d’expulsion.

Elle est également associée à Protest Songs, aux côtés de Jeanne Added, Raphaële Lannadère et Camélia Jordana, quatre voix réunies autour d’un répertoire de chansons engagées et d’un soutien à SOS Méditerranée.

Chez Sandra Nkaké, difficile finalement de déterminer où s’arrête l’artiste et où commence la citoyenne.

« Scars », ou l’art de transformer les cicatrices

Une nouvelle étape intervient en 2023 avec la sortie de son quatrième album, Scars.

Le titre signifie « cicatrices ». Tout est presque dit.

Sandra Nkaké y pose un regard sur un parcours déjà long, fait d’obstacles surmontés, de violences, de blessures, mais aussi de rencontres, de joies et de rêves accomplis. Les cicatrices ne sont pas seulement les traces d’une souffrance. Elles prouvent également que la blessure s’est refermée.

L’album marque profondément la critique et le public. La voix, toujours spectaculaire, semble s’être encore chargée d’une expérience supplémentaire.

Sandra Nkaké confirme alors qu’elle ne doit plus être considérée comme une révélation. Elle est devenue l’une des voix installées du jazz et de la soul en France.

Une seconde Victoire du Jazz en 2024

Douze ans après sa première récompense, une nouvelle consécration arrive.

Aux Victoires du Jazz 2024, Sandra Nkaké est distinguée dans la catégorie « Artiste vocal.e ». La boucle est presque bouclée : la révélation de 2012 est devenue, douze ans plus tard, une artiste reconnue par ses pairs.

Scars reçoit de nombreux commentaires élogieux et les invitations se multiplient. Beauvais, Lausanne, Gennevilliers, Ris-Orangis, Amiens : Sandra Nkaké continue à défendre son travail sur scène, là où sa voix prend probablement toute sa dimension.

Amiens fait partie des villes où l’artiste a régulièrement trouvé un public. Sa Maison de la Culture offre aussi un cadre particulièrement adapté à une musique qui refuse les classifications trop simples.

De La Mauvaise Réputation de Brassens aux compositions de Scars, quelque chose demeure : cette volonté de prendre des univers différents pour les faire entrer en collision.

Sa musique fonctionne ainsi par mélanges. Jazz, soul, pop, rock, influences africaines : Sandra Nkaké ne trace pas de frontière très nette entre les genres.

C’est sans doute là l’une des clés de sa longévité.

De Tokyo à Kyoto

Le parcours de Sandra Nkaké dépasse depuis longtemps les frontières françaises.

Le Japon fait notamment partie des étapes qui ont compté dans son itinéraire récent. Après des concerts à Tokyo et Kyoto, elle confie avoir vécu une expérience « tellurique ».

Le mot lui ressemble plutôt bien.

Quelques mois plus tard, on la retrouve cette fois au Palais de Tokyo, à Paris. En octobre 2024, Sandra Nkaké figure parmi les 100 Femmes de Culture distinguées lors de la sixième édition du palmarès organisé par l’association Femmes de Culture.

La nuance est importante : il ne s’agit pas d’un classement de « 100 femmes noires », mais d’une sélection réunissant cent femmes exerçant dans différents secteurs culturels, de la musique au cinéma en passant par les médias, l’édition, le patrimoine ou les arts.

Cette distinction vient compléter la Victoire du Jazz obtenue la même année.

La diversité des collaborations de Sandra Nkaké témoigne également de sa capacité à passer d’un univers à l’autre. Camélia Jordana, Jeanne Added, Raphaële Lannadère ou encore Grand Corps Malade figurent parmi les artistes avec lesquels sa route a croisé musicalement.

À la musique s’ajoute le cinéma. Car Sandra Nkaké est également comédienne. Une autre manière de changer de personnage sans abandonner ses premières amours : le jazz, la soul et désormais cette forme de chanson libre qu’elle développe depuis plusieurs années.

Le chemin n’a pas toujours été facile. Scars le dit suffisamment. Certaines blessures ont laissé des traces. Mais elles ont aussi participé à construire l’artiste qu’elle est devenue.

Le Baiser Salé, quinze ans plus tard

La carrière discographique en solo de Sandra Nkaké commence véritablement en 2008 avec Mansaadi.

Ce premier album, dédié à sa mère disparue, contient notamment cette fameuse reprise de La Mauvaise Réputation de Georges Brassens.

C’est également à cette époque que nous l’avions rencontrée pour la première fois, dans un célèbre club de jazz parisien : Le Baiser Salé.

La rencontre s’était déroulée simplement. Lorsque nous avons repris contact avec elle quatorze ans plus tard et évoqué cet entretien, Sandra Nkaké nous a avoué ne plus vraiment s’en souvenir.

Flash-back

Elle était venue seule à cette entrevue. Votre serviteur était pour sa part accompagné de So Kalmery, chanteur et musicien dont elle semblait déjà bien connaître le travail, à en juger par leur échange.

So Kalmery fait partie de ces artistes africains qui ont construit une carrière internationale sans forcément rechercher la lumière médiatique. Manu Dibango l’avait d’ailleurs évoqué quelques années plus tard lorsque celui-ci animait son émission Maraboutik sur Africa Radio.

Pour ceux qui le connaissent moins, So Kalmery a notamment évolué au Congo-Kinshasa dans l’univers de Viva la Musica de Papa Wemba. Sa personnalité musicale l’amènera ensuite à développer sa propre fusion, qu’il baptisera « Brakka Music ».

Une quinzaine d’années se sont ainsi écoulées.

Il aura fallu notamment la nouvelle Victoire du Jazz obtenue par Sandra Nkaké en 2024 pour que le journaliste que je suis reprenne plus directement le fil de cette histoire. L’occasion de la féliciter pour le chemin parcouru et pour cette reconnaissance venant couronner le travail effectué autour de Scars et, au-delà, une carrière construite depuis tant d’années.

Entre-temps, il n’y avait évidemment pas eu de vide.

Sandra Nkaké poursuivait sa musique et son parcours de comédienne, tandis que Firmin Luemba continuait son travail de journaliste et d’écrivain. De loin en loin, son nom revenait. Ici un disque, là un concert. À Beauvais, par exemple, elle avait confié la première partie de l’un de ses concerts à Melka Amany, dont Afrik.com avait raconté l’histoire dans l’article Une rescapée de guerre qui fait de la musique à Paris !

L’heure des retrouvailles, au moins journalistiques, avait donc sonné.

C’est aussi ce qui a donné naissance à ce long portrait.

Quant à une nouvelle rencontre, cette fois en face-à-face, pourquoi ne pas imaginer qu’elle ait lieu là où la première s’était déroulée ? Le Baiser Salé reste l’un de ces lieux parisiens où la musique rapproche les histoires et les générations.

SANDRA NKAKE PHOTO 2
SANDRA NKAKE PHOTO 2

Voilà comment et pourquoi nous avons repris les chemins qui traversent la carrière artistique de Sandra Nkaké.

En cette année 2026, elle est de nouveau sur les routes avec [ELLES], un projet en trio avec Paul Colomb au violoncelle et Jî Drû à la flûte traversière. Un spectacle construit autour de chansons écrites et composées par des femmes, et qui prolonge très naturellement les thèmes qui accompagnent désormais son parcours : féminisme, sororité, liberté et résistance.

De Yaoundé au Baiser Salé, de Brassens à Scars, du Cameroun à la France, Sandra Nkaké n’a finalement jamais cessé de faire la même chose : chercher sa propre voix.

Et surtout ne laisser personne décider à sa place de ce qu’elle devait en faire.

Firmin Luemba est Journaliste, écrivain, poète, parolier et biographe de Papa Wemba
Leader d’une association pour le dialogue des cultures et la solidarité internationale

Ses livres publiés :

  • Papa Wemba et nous ? (biographie)
  • 1000 merveilles de la sagesse africaine (document)
  • Rêve à l’envers (roman épistolaire, reportage)
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