Saïd Moussi, le diplomate qui transforme l’axe Alger-Lisbonne


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Saïd Moussi ,
Saïd Moussi

À Lisbonne, l’ambassadeur d’Algérie réinvente la relation bilatérale. Avec un profil particulièrement bien outillé, passé par Paris, Madrid et l’UNESCO, Saïd Moussi canalise toute une stratégie visant à transformer l’axe Alger-Lisbonne d’une amitié historique en partenariat opérationnel concret. Énergie, affaires, relais parlementaires, mémoire politique : sa méthode revendique de la cohérence et un impact mesurable.

Un profil taillé pour une mission de transformation

Saïd Moussi n’arrive pas à Lisbonne par hasard. Avant le Portugal, il représentait l’Algérie à l’UNESCO, une fonction diplomatique de prestige qui le positionne dans les cercles institutionnels de haut niveau. Avant cela, il a occupé des postes diplomatiques sensibles, notamment en France et en Espagne, deux pays d’une importance stratégique pour la politique algérienne en Europe. C’est justement cette maîtrise de postes stratégiques qui le désigne pour Lisbonne.

Ce qui distingue Moussi, c’est une compréhension raffinée des architectures institutionnelles. Il sait naviguer entre les ministères, les régulateurs, les associations patronales et les parlements. Ceux qui l’ont observé à l’œuvre soulignent une faculté à « faire exister » l’Algérie dans les circuits portugais, comme il l’avait réussi à Paris et Madrid, plutôt que de se contenter de gérer des relations existantes. Dans sa première grande interview portugaise, accordée à la radio TSF en octobre 2025, il avait donné le ton : l’Algérie ne doit pas vivre de son histoire seule, elle doit produire des résultats.

En remontant au traité de paix et d’amitié de 1813, Moussi a judicieusement ancré cette ambition dans la profondeur historique. Mais il n’a pas laissé l’entretien s’enliser dans la commémoration : il a immédiatement pivoté vers les enjeux concrets, énergie, investissements, technologie, que les Portugais pouvaient actionner maintenant, pas demain.

L’économie au cœur : structurer le marché algérien pour Lisbonne

L’orientation économique de Moussi n’est pas restée théorique. Le 4 avril 2025, il s’est rendu à la Confédération des entreprises du Portugal (CIP), la première grande confédération patronale du pays. L’objet du rendez-vous était explicite : rapprocher les communautés d’affaires portugaises et algériennes sur base de projets concrets.

Les discussions ont porté sur la géopolitique énergétique, les priorités économiques des deux gouvernements, et surtout les moyens de bâtir une coopération institutionnelle solidifiée par des événements conjoints récurrents. Ce détail est significatif : la CIP a formalisé un diagnostic, en présentant l’Algérie comme un marché stratégique pour le Portugal avec cinq secteurs hautement prometteurs : construction, énergies renouvelables, technologies, santé, eau et économie de la mer.

Moussi a su souligner aux Portugais ce qu’ils devaient découvrir : que l’Algérie ne figure pas simplement sur la carte de l’énergie. Elle est un marché déjà en mouvement, où les start-up locales innovent, où le pays se modernise et se réforme, où il y a de la demande effective.

Les échanges commerciaux entre les deux pays ont dépassé le milliard d’euros l’année dernière. Mais Moussi sait, comme tous les diplomates stratèges, que ce chiffre seul est incomplet. Ce qui compte, c’est la dynamique : vers où va ce milliard ? Quels acteurs en bénéficient réellement ? Comment le structurer pour qu’il bénéficie à plus d’entreprises portugaises ?

L’énergie : l’acte fondateur d’une coopération durable

Le 15 mai 2025, une cérémonie en apparence technique a marqué un point d’inflexion. L’autorité portugaise de régulation des services énergétiques, l’ERSE, a signé deux mémorandums d’entente avec les régulateurs algériens : l’Autorité de régulation des hydrocarbures (ARH) et la Commission de régulation de l’électricité et du gaz (CREG).

La place de Moussi lors de cette cérémonie n’a rien eu d’anecdotique. C’est lui qui a porté cette signature auprès des plus hautes instances portugaises, garantissant un engagement politique fort derrière l’accord technique. L’ERSE a d’ailleurs souligné que cette présence ambassadoriale était destinée à réaffirmer l’engagement bilatéral dans la coopération institutionnelle durable.

Côté algérien, la CREG a formalisé les ambitions : ces accords constituent un partenariat stratégique durable fondé sur trois piliers essentiels. Premièrement, le partage d’expertise mutuelle en matière de régulation énergétique. Deuxièmement, le renforcement des compétences de régulation de chaque autorité par l’apprentissage croisé. Troisièmement, une transition énergétique compatible avec le développement durable. Autrement dit une coopération qui emène les deux pays vers une énergie plus verte.

Transformer la diplomatie politique en architecture de coopération sectorielle, c’est précisément ce qui donne du poids. L’ énergie, en particulier, est un dossier où le Portugal a des intérêts très concrets : sécuriser ses sources d’approvisionnement, acquérir de l’expertise sur les renouvelables (domaine où Lisbonne veut briller), comprendre les marchés nord-africains en pleine transition.

En mettant sa signature diplomatique sur ce dossier, Moussi a dit une chose claire aux deux capitales : ceci n’est pas un geste ponctuel, c’est le fondement d’une relation durable et opérationnelle.

Mémoire et ancrages parlementaires : tisser le tissu politique

La stratégie de Moussi s’ancre aussi profondément dans la politique institutionnelle portugaise. À l’automne 2025, son ambassade a multiplié les séquences de visibilité dans les milieux parlementaires.

Le 29 septembre 2025, elle a annoncé une rencontre avec José Cesário, président de la commission des Affaires étrangères et des Communautés portugaises de l’Assemblée de la République. Quelques jours plus tard, Moussi s’est rendu à l’association Tito de Morais, où il a participé à un moment présenté par son ambassade comme un rendez-vous de fraternité et de mémoire autour des liens historiques entre l’Algérie et des figures portugaises de la résistance démocratique.

Cette décision d’invoquer la mémoire partagée entre Alger et les démocrates portugais est particulièrement astucieuse. Elle résout un problème politique subtil : comment rendre une relation économico-énergétique également acceptable dans l’esprit ? En montrant que cette relation n’est pas une alliance de circonstance, mais un partage de valeurs. La solidarité de l’Algérie avec les résistants portugais du XXe siècle, c’est le ciment politique dont on a besoin pour justifier des investissements massifs.

L’ambassade a aussi communiqué sur sa participation à des séquences liées à la mémoire démocratique portugaise, notamment autour de la Fondation Mário Soares et Maria Barroso, une institution hautement symbolique. Mário Soares est le symbole de la démocratie portugaise post-Révolution des Œillet. S’inscrire dans son héritage, c’est s’inscrire du côté vertueux de l’histoire européenne.

Cette capacité à mêler diplomatie parlementaire, diplomatie économique et diplomatie mémorielle est une architecture politique complète qui renforce le lien entre le Portugal et l’Algérie.

La communauté algérienne : présence symbolique et représentation

Le 8 mars 2026, à Porto, Saïd Moussi a organisé un iftar en hommage aux citoyennes algériennes résidant au Portugal. L’événement a rassemblé autorités locales et représentants de la communauté.

C’est un geste diplomatique stratégiquement majeur. En rendant visible la communauté algérienne aux yeux de Lisbonne, Moussi fait trois choses simultanément. D’abord, il envoie un signal aux autorités locales : l’Algérie s’intéresse à ses ressortissants, ils ne sont pas isolés. Ensuite, il humanise la relation algéro-portugaise : elle ne se résume pas à des contrats d’énergie, c’est aussi une proximité humaine. Enfin, il crée des relais: la communauté algérienne elle-même devient vecteur de lien avec le Portugal.

C’est la raison pour laquelle l’iftar de Porto constitue une pièce de la méthode Moussi : faire exister l’Algérie à la fois comme État partenaire, comme mémoire partagée, et comme communauté présente dans le Portugal d’aujourd’hui.

Une méthode qui redessine la diplomatie bilatérale

Au fond, ce que Saïd Moussi essaie d’accomplir à Lisbonne, c’est transformer l’idée même de ce qu’une relation algéro-portugaise peut être. Pas seulement une amitié historique, pas seulement une coopération administrative, mais un réseau dense, multistrate, où chaque niveau, gouvernements, régulateurs, entreprises, parlementaires, citoyen,apporte son propre lien.

Cette architecture répond à une vision stratégique claire. D’abord, structurer les échanges économiques pour les rendre durables et mesurables. Ensuite, ancrer cette dimension économique dans une coopération technique et régulatoire qui résiste aux aléas politiques. Puis, donner du sens politique à cet engagement économique par la mémoire partagée et le parlementarisme. Enfin, faire en sorte que les citoyens eux-mêmes deviennent porteurs de cette relation.

Ce qui rend cette méthode remarquable, c’est sa cohérence. Chaque initiative s’insère dans une progression logique. La visite à la CIP prépare l’accord ERSE. L’accord ERSE crédibilise l’engagement algérien pour les parlementaires. L’engagement parlementaire ouvre la porte à une politique de ville (Porto, iftar). Et toutes ces initiatives ensemble redessinent la position de l’Algérie dans le Portugal institutionnel et social.

Moussi agit moins comme un gardien du protocole que comme un architecte de connexions. Son objectif n’est pas d’occuper une ambassade, c’est de faire entrer l’Algérie dans davantage de circuits portugais, des affaires au Parlement, de l’ énergie à la mémoire. Et c’est précisément parce qu’il réussit que cette relation devient peu à peu impossible à ignorer.

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