
Longtemps oubliée dans les débats sur le Sahara occidental, la Mauritanie pourrait pourtant détenir une partie de la solution. Entre 1976 et 1979, Nouakchott administrait le sud du territoire avant de l’abandonner au terme d’une guerre ruineuse contre le Front Polisario. Et si cette ancienne partition servait aujourd’hui de base à la création d’un État sahraoui indépendant, avec un accès à l’Atlantique et le soutien de l’Algérie ? L’idée paraît audacieuse, mais elle a déjà été évoquée devant le Conseil de sécurité des Nations unies.
1975 : quand la Mauritanie se partageait le Sahara avec le Maroc
L’histoire du Sahara occidental ne s’est pas toujours résumée à un affrontement entre le Maroc et le Front Polisario. En novembre 1975, lorsque l’Espagne organise son retrait de son ancienne colonie, c’est avec le Maroc et la Mauritanie qu’elle signe les accords de Madrid.
Le président mauritanien Moktar Ould Daddah revendique alors la partie méridionale du territoire, au nom des liens historiques, tribaux et culturels unissant les populations sahraouies à celles de la Mauritanie. En avril 1976, Rabat et Nouakchott formalisent leur partage du Sahara occidental. Le Maroc contrôle la partie septentrionale, tandis que la Mauritanie prend possession du sud, baptisé Tiris el-Gharbia, autour notamment de Dakhla.
L’opération se transforme rapidement en désastre. Le Front Polisario refuse la partition et engage une guerre contre les deux États. La Mauritanie, beaucoup moins puissante que son voisin marocain, subit des attaques contre ses infrastructures économiques, notamment les installations minières de Zouérate et le chemin de fer reliant les mines au port de Nouadhibou.
En 1978, un coup d’État renverse Moktar Ould Daddah. Le nouveau pouvoir cherche à sortir de cette guerre devenue insoutenable.
Le 5 août 1979, Nouakchott conclut un accord de paix avec le Front Polisario et renonce à ses revendications sur le Sahara occidental. Le Maroc prend alors le contrôle de l’essentiel de la zone évacuée.
En 1984, la Mauritanie reconnaît officiellement la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Depuis, elle maintient cette reconnaissance tout en développant des relations avec le Maroc. Une politique d’équilibre que Nouakchott présente comme une neutralité positive.
En 2024, l’émissaire de l’ONU a évoqué un Sahara occidental partagé en deux
Le 16 octobre 2024, lors d’une réunion à huis clos du Conseil de sécurité des Nations unies, Staffan de Mistura, envoyé personnel du secrétaire général pour le Sahara occidental, présente une hypothèse de partition. Le Maroc obtiendrait la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur la partie nord du territoire, tandis qu’un État sahraoui indépendant serait créé dans le sud.
Surtout, l’émissaire de l’ONU évoque explicitement l’utilisation des anciennes frontières de la zone administrée par la Mauritanie entre 1976 et 1979 pour définir le futur territoire sahraoui.
La proposition a été rejetée par les deux parties. Rabat refuse de renoncer à une partie du Sahara occidental, tandis que le Front Polisario considère qu’une partition imposée reviendrait à abandonner une partie des droits du peuple sahraoui.
L’émissaire a toutefois jugé l’idée digne d’être examinée, en précisant que certains pays avaient manifesté leur intérêt pour ce compromis territorial, qui donnerait au Maroc et aux indépendantistes sahraouis un espace politique distinct.
Avec la crise du Conseil de sécurité du 30 octobre 2026, cette ancienne hypothèse pourrait retrouver une certaine actualité.
La Mauritanie pourrait-elle devenir le garant d’une troisième voie ?
Dans ce scénario, la Mauritanie disposerait d’une carte diplomatique particulière. Ancienne puissance occupante du sud, elle connaît les réalités historiques et géographiques de cette partie du Sahara occidental. Elle reconnaît la RASD tout en ménageant ses relations avec Rabat comme avec Alger. Elle pourrait ainsi contribuer à négocier la création d’un État sahraoui indépendant dans l’ancien Tiris el-Gharbia, sans chercher à annexer elle-même le territoire.
En renonçant à ses revendications en 1979, Nouakchott a perdu toute légitimité à réclamer un retour sous souveraineté mauritanienne. Son rôle éventuel se limiterait donc à celui de garant de l’accord, sans autorité administrative sur les Sahraouis.
Un accord pourrait prévoir une période de transition sous supervision internationale, au terme de laquelle les Sahraouis détermineraient librement leur avenir.
La Mauritanie pourrait faciliter les liaisons avec Nouadhibou et participer à la sécurisation des frontières. Une coopération avec l’Algérie, principal soutien régional du Front Polisario, pourrait également donner à ce projet une profondeur diplomatique et financière considérable.
L’hypothèse reste néanmoins très éloignée des positions actuellement défendues par Rabat et le Polisario.
Dakhla et l’Atlantique : un enjeu économique considérable
La viabilité d’un éventuel État sahraoui méridional dépendrait largement de l’étendue du territoire qui lui serait attribué.
L’un des principaux atouts de l’ancien secteur mauritanien réside dans son ouverture sur l’océan Atlantique et la région de Dakhla possède d’importantes ressources halieutiques. Selon l’Office national des pêches marocain, les débarquements de pêche côtière et artisanale au port de Dakhla ont atteint environ 164 500 tonnes en 2024, pour une valeur marchande supérieure à 1,1 milliard de dirhams. Ainsi, avec une façade maritime et une zone économique exclusive, un État sahraoui pourrait bâtir son économie sur la pêche et la transformation des produits de la mer.
Pour la Mauritanie, les perspectives seraient également importantes. Un territoire sahraoui indépendant et pacifié pourrait devenir un partenaire commercial étroit, connecté au port de Nouadhibou et aux infrastructures mauritaniennes.
Cette coopération pourrait aussi contribuer à développer un nouvel axe économique associant la Mauritanie, le Sahara occidental indépendant et l’Algérie.
Les ressources du sous-sol constitueraient une autre piste de développement. Toutefois, les gisements de phosphates de Bou Craa, les mieux documentés du Sahara occidental, se trouvent dans la partie septentrionale du territoire, en dehors de l’ancien secteur mauritanien. Quant aux terres rares et à d’autres minerais stratégiques, leur potentiel dans le sud nécessiterait des études géologiques indépendantes avant de pouvoir être intégré à un véritable projet économique.
Cela permettrait que les futurs accords d’exploitation respectent les droits du peuple sahraoui. La Cour de justice de l’Union européenne a jugé, en octobre 2024, que les accords commerciaux conclus avec le Maroc ne pouvaient s’appliquer au territoire sans son consentement.
Lagouira, le point sensible entre Nouakchott et Rabat
Cette perspective donne également une dimension nouvelle aux discussions récentes sur Lagouira. Située à l’extrême sud-ouest du Sahara occidental, à proximité immédiate de Nouadhibou, cette localité occupe une position stratégique à l’extrémité de la presqu’île du cap Blanc.
Le dernier rapport de Staffan de Mistura au Conseil de sécurité, en octobre 2026, fait état d’une demande mauritanienne de créer une commission chargée de clarifier, de manière consensuelle, les frontières internationales du territoire, afin d’éviter les incertitudes juridiques et sécuritaires.
Le 21 octobre, le porte-parole du gouvernement mauritanien, Mohamed Ould Bebbana, a cependant démenti que Nouakchott ait été sollicité pour des concessions territoriales et la Mauritanie affirme rester attachée à une solution pacifique et consensuelle sous l’égide des Nations unies.

Dans l’hypothèse d’une partition négociée, la question de Lagouira, de Dakhla et de l’accès maritime du nouvel État deviendrait centrale.
Un compromis possible, mais à quelles conditions ?
La création d’un État sahraoui au sud du territoire pourrait offrir une issue à une partie des réfugiés installés depuis cinquante ans dans les camps de Tindouf. Ainsi, ils pourraient retrouver un territoire placé sous souveraineté sahraouie et disposer de leurs propres institutions.
L’Algérie pourrait soutenir une telle solution dans la mesure où elle permettrait la naissance d’un État sahraoui indépendant. La Mauritanie pourrait y trouver un nouveau partenaire économique et un moyen de stabiliser sa frontière septentrionale. La communauté internationale, et l’Espagne en particulier, auraient ainsi une sortie respectant un minimum de légalité et le Maroc obtiendrait, en contrepartie, une reconnaissance de souveraineté sur une partie du Sahara occidental.
Mais un tel compromis ne pourrait fonctionner sans l’accord des principaux intéressés. Le Front Polisario revendique l’indépendance de l’ensemble du territoire, et le droit à l’autodétermination ne permet pas de disposer librement du territoire d’un peuple sans son consentement.
De plus, les populations sahraouies vivant dans les zones aujourd’hui contrôlées par le Maroc devraient participer au règlement de leur avenir. Leurs droits ne sauraient être effacés par une décision négociée entre gouvernements.
Il faudrait aussi des garanties internationales de sécurité et un mécanisme crédible de consultation populaire.
Près d’un demi-siècle après avoir pris part au partage de 1975, la Mauritanie pourrait ainsi contribuer à une autre partition, négociée cette fois et fondée sur la reconnaissance d’un État sahraoui indépendant. La perspective reste hypothétique, Rabat comme le Polisario la rejetant aujourd’hui. Mais l’émissaire de l’ONU l’a déjà mise sur la table, et la crise ouverte le 30 octobre pourrait inciter Nouakchott à sortir de sa réserve.









