RDC : « Le peuple pourrait être tenté de ne pas se laisser voler la victoire »

Jean-Paul Mopo Kobanda, juriste, chercheur et analyste politique, revient pour afrik.com sur les enjeux des élections présidentielles du 28 novembre 2011 en RD-Congo. Il analyse notamment le cas d’Etienne Tshisekedi et la politique du pouvoir en place pour l’écarter de la course à la victoire.

Afrik.com : Le 28 novembre, la population congolaise élira son président. A part le sortant Joseph Kabila, plusieurs personnalités sont en liste. Quels sont les enjeux de cette élection ?

Jean-Paul Mopo Kobanda:
Contrairement à 2006 où les enjeux principaux des élections présidentielles étaient axés sur la nécessité de tourner la page des années de guerre et de division du pays et l’instauration d’une stabilité politique, les Congolais aspirent aujourd’hui à un vrai changement politique qui influerait directement sur leur quotidien.

Le bilan de la majorité sortante est très négatif : déni des libertés et droits fondamentaux, assassinat de nombreux journalistes, opposants et activistes des droits de l’homme, détournement des gouvernorats acquis à l’opposition lors des élections par la corruption des élus, incapacité du gouvernement à construire une économie créatrice d’emploi, augmentation de la pauvreté et de l’insécurité récurrente. Dans ces conditions, le président Kabila n’aborde pas ces élections dans les meilleures conditions.

Afrik.com : L’opposition se présente désunie à ces élections. Cela ne fait-il pas le jeu de Kabila finalement ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
L’impossibilité pour l’opposition de battre Kabila de façon dispersée est une théorie très véhiculée par les médias progouvernementaux au Congo. Cet argument absurde est destiné plus à démobiliser les électeurs et à préparer l’opinion à accepter la victoire programmée du président sortant quelle que soit la manière. On entend souvent ce genre d’argument dans les pays africains dès lors que plusieurs candidats de l’opposition se présentent contre les présidents sortants.

En réalité, les populations qui aspirent au changement savent user des votes utiles et contrairement à ce qui est souvent affirmé, elles ne dispersent pas leurs voies entre des candidats qui n’ont aucune chance d’être élus. On l’a constaté en 2006 où deux principaux candidats s’étaient démarqués face à une dizaine d’impétrants. On voit aujourd’hui que seuls deux candidats sillonnent toutes les provinces pour faire campagne, à savoir Joseph Kabila qui bénéficie des moyens publics et Etienne Tshisekedi qui a une assise populaire indiscutable. Tous les autres candidats font des campagnes très limitées géographiquement.

La victoire de l’opposition est possible. La vraie question dans ces élections est : le pasteur Ngoy Mulonda, président de la Commission nationale électorale indépendante (CENI) est-il capable de proclamer un opposant vainqueur si celui-ci remportait réellement dans les urnes ?

Afrik.com : Justement, quel rôle joue l’opposant de toujours Etienne Tshisekedi ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
Depuis son entrée en campagne pour les élections présidentielles du 28 novembre 2011, « la kabilie » a été surprise par la force et l’ampleur de l’espoir que sa candidature a suscité. Depuis l’arrestation de Jean-Pierre Bemba et son incarcération à la Haye en 2008, l’Alliance pour la majorité présidentielle (AMP) était hégémonique sur la scène politique nationale et ne pensait pas avoir à gérer un candidat dont la popularité rayonne à ce point dans toute l’étendue du pays.

Malade et donné mourant il y a quelques années, son retour en force et sa détermination face au pouvoir sortant en a surpris plus d’un. Il a une réelle chance de remporter les élections dans les urnes et revendiquer cette victoire de manière véhémente, ce que n’avait pas fait Jean-Pierre Bemba en 2006. Vu ce qui s’est passé en Côte d’ivoire et durant le printemps arabe, le pouvoir kabiliste redoute beaucoup la réaction de Tshisekedi et prend très au sérieux le risque d’une révolution populaire. C’est pour cette raison qu’il a été mis en place une cellule stratégique chargée de gérer le cas Tshisekedi.

Afrik.com : Quel est le rôle de cette cellule ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
La proclamation des résultats des élections est un moment très redouté par le pouvoir kabiliste. Déjà en 2006, on le sait aujourd’hui, l’Abbé Malu-Malu avait subi une pression pour proclamer la victoire de Joseph Kabila dès le premier tour. La crainte de devoir affronter un candidat de l’opposition dans un duel de second tour avait d’ailleurs poussé Joseph Kabila à faire modifier la constitution pour s’assurer une victoire à la majorité simple en un seul tour. Selon les stratèges kabilistes, cette hypothèse peut être mise à mal si l’opposant sorti en deuxième position revendique la victoire et entraîne une partie importante de la population dans les contestations de rue. Il est clair que si Etienne Tshisekedi se retrouve en deuxième rang et se croit dans son bon droit de revendiquer la victoire, il n’hésitera pas un instant à le faire.

Faire apparaître Etienne Tshisekedi en 3ème, voire 4ème position lors de la proclamation des résultats est devenu l’obsession des kabilistes qui pensent que dans ce cas, tout appel à la révolution populaire de sa part sera voué à un échec. Selon les stratèges de Kabila, si Tshisekedi revendiquait la victoire en étant très loin devant plusieurs candidats, l’opinion publique internationale aurait du mal à lui accorder du crédit; surtout si le candidat arrivé en deuxième lieu ne dénonce pas les résultats.

Les hommes des mains constitué en véritable groupe d’action et répartis entre la présidence de la république et le ministère de l’intérieur travaillent d’arrachepied pour atteindre cet objectif. Quelques instituts de sondage et des médias pro-gouvernementaux contribuent à inculquer dans l’opinion l’idée que Tshisekedi ne puisse arriver ni en tête, ni en deuxième position sous prétexte de la multiplicité des candidats de l’opposition.

Le plan ultime des kabilistes consiste à faire contredire Tshisekedi par des candidats « estampillés » opposants avec un effet démobilisateur assuré. Le scénario écrit prévoit l’arrivée de Vital Kamere en deuxième position derrière Joseph Kabila et devant Etienne Tshisekedi. Certains membres du groupe d’action kabilistes ont été envoyés dans plusieurs pays européens, au Etats-Unis et au Canada pour s’assurer de leurs soutiens à l’issue des élections du 28 novembre 2011.

Afrik.com : Que pensez-vous de l’analyse selon laquelle Kabila ne serait plus en odeur de sainteté en occident ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
Affirmer que Kabila aurait été rejeté par les chancelleries occidentales est une tromperie. Comme en 2006, je suis en mesure de vous confirmer que de nombreux protocoles d’accord portant notamment sur l’exploitation minière et forestière, la construction d’aéroports et de barrages hydro-électriques,… ont été négociés et signés entre Kabila et les investisseurs étrangers proches des chancelleries occidentales. L’exécution de ces accords a été soumise à la réélection de Joseph Kabila. Toute analyse concluant au « lâchage » de Kabila par les occidentaux est trompeuse et infondée.

Afrik.com : Après le printemps arabe qui a emporté trois présidents du Maghreb ; un automne congolaise est-elle possible pour emporter Joseph Kabila ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
Une révolution ne se décrète pas mais les « ingrédients » sont souvent les mêmes et ils sont réunis en RD-Congo, à savoir la faim et la pauvreté, la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme, le musellement de la presse, la violation des droits et libertés fondamentaux, l’intolérance et le refus de contradiction, etc.

Des cinq chantiers promis par Joseph Kabila, aucun n’a été réalisé. Les libertés et droits fondamentaux ont été plus bafoués que jamais durant les dix années de son règne. Kabila n’a même pas été en mesure de laisser les partis d’opposition gérer les villes et les régions qu’ils ont gagnées démocratiquement en 2006 et les a conquis hors des urnes à travers la corruption. Dans ce contexte, le risque d’un vote de rejet de Kabila qui profitera à coup sûr à Tshisekedi est réel. Le peuple pourrait alors être tenté de ne pas se laisser voler la victoire si ce n’est pas celui qu’il a choisi qui est proclamé vainqueur.

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