RDC : pourquoi Floribert Chebeya a-t-il été assassiné ?

Jean-Paul Mopo Kobanda

Floribert Chebeya, président de l’ONG « La voix des sans-voix » (VSV), célèbre défenseur congolais des droits de l’homme, a été retrouvé mort dans sa voiture dans la banlieue de Kinshasa, le 2 juin. Un crime qui défraye la chronique tant en République démocratique du Congo (RDC) qu’à l’étranger. Pour quelles raisons a-t-il été tué ? Et par qui ? A-t-il victime d’un complot ? Eléments de réponse.

Jean-Paul Mopo KobandaAprès le meurtre de Floribert Chebeya, les autorités de Kinshasa ont arrêté plusieurs responsables de la police, dont le colonel Daniel Mukalay, chef des services spéciaux, qui aurait avoué l’assassinat sans pour autant avoir eu l’intention de tuer. Et le général John Numbi, inspecteur général de la police nationale, a été suspendu par le conseil supérieur de la Défense. Floribert Chebeya, qui enquêtait sur plusieurs dossiers sensibles, avait été à plusieurs reprises arrêté et harcelé par les autorités par le passé. Les mobiles de son assassinat n’ont pas encore été officiellement élucidées. Un groupe de 55 ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, a réclamé l’ouverture d’une enquête indépendante pour s’assurer du caractère crédible du résultat des investigations. Les Nations unies ont proposé leur assistance, et les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne et la France ont fait part de leur préoccupation. Mais les autorités congolaises ont annoncé hier qu’elles n’accepteront aucune aide extérieure dans l’enquête sur la mort du militant des droits de l’homme. « Nous ne conduirons pas d’enquête conjointe – il s’agit d’une enquête souveraine », a déclaré à Reuters Flory Kabange Numbi, procureur général de la République démocratique du Congo. Dr Jean-Paul Mopo Kobanda, juriste-chercheur à l’Université de Paris 1, auteur d’articles et ouvrages sur la géopolitique africaine dont Les crimes économiques dans les Grands Lacs africains (Editions Menaibuc, 2006), nous livre son analyse.

Afrik.com : Vous travaillez depuis plusieurs années sur les crimes de guerre perpétrés dans la région des Grands Lacs. Que pensez-vous de cet assassinat surprenant ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
L’assassinat ignoble de ce grand défenseur des droits de l’homme n’est malheureusement pas une surprise au regard des méthodes du régime en place à Kinshasa. Il n’est qu’une énième personne sur la longue liste d’opposants, journalistes et défenseurs des droits de l’homme assassinés ces dix dernières années. Bapwa Mwamba, Serge Maheshe, Didace Namujimbo, Franck Ngyke, entre autres, ont subis le même sort. Ces personnes avaient tous pour points communs, leur détermination à soutenir l’avènement d’un Etat de droit au Congo et leur indéfectible attachement à leur liberté d’expression malgré les risques encourus. Seuls les facteurs temporel et contextuel dans l’assassinat de Floribert Chebeya diffèrent de ceux commis précédemment.

Afrik.com : Quels sont ces facteurs ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
L’assassinat de Floribert Chebeya a été perpétré dans un contexte de coup d’Etat manqué qui devait avoir lieu à la fin du mois de mai 2010, à Kinshasa, et coïncider avec le voyage de Joseph Kabila, à Nice, pour participer au sommet France-Afrique. John Numbi est soupçonné d’être un des éléments clés du dispositif qui projetait ce coup de force. Ce n’était pas la première fois que le nom de John Numbi était associé à un projet de coup d’Etat. Mais l’analyse des évènements concordants ont fini par convaincre Kabila de l’imminence du projet. Je vous donne un exemple : il y a un mois, 17 millions de dollars sortis de la BCC (Banque centrale du Congo) et destinés à financer l’équipement technique destiné aux contrôles biométriques effectués par la Police nationale ont été logés sur le compte personnel de John Numbi à Rawbank. Cet argent prêté par la BIAC (Banque internationale pour l’Afrique au Congo) à l’Etat congolais avec un taux d’intérêt élevé est gagé sur l’exportation de cobalt. Seulement 110 ordinateurs (PC) auraient été commandés. C’est vous dire si John Numbi a de la trésorerie pour soutenir un coup de force. Quand Joseph Kabila annule au tout dernier moment son voyage à Nice, il ne lâche plus John Numbi qu’il demande à ses services de surveiller discrètement. Kabila avait pourtant confirmé sa présence aux autorités françaises et sa participation à une réunion sur les Grands-Lacs qui devait se tenir en marge du sommet avec différents protagonistes, dont le président rwandais, Paul Kagame.

Afrik.com : Quel rapport avec Floribert Chebeya ?

Jean-Paul Mopo Kobanda:
Il est victime d’un enjeu de pouvoir entre Joseph Kabila et John Numbi. Son militantisme et sa défense acharnée du peuple congolais ont fourni à ses tueurs un prétexte mais ne constituent pas les seules causes de son effacement.

Afrik.com : Quelle aurait alors été la motivation exacte de John Numbi pour le faire assassiner ?

Jean-Paul Mopo Kobanda :
En tant qu’Inspecteur général de la police nationale, John Numbi ne peut tuer d’opposants que dans l’intérêt du régime qu’il défend et si son chef lui en donne ordre. Il semble néanmoins qu’un fait médiatique majeur aurait pu être le facteur déclencheur du coup de force qui se préparait. Rien ne nous dit avec certitude que M. Numbi est l’ordonnateur final de l’assassinat car il avait plus à perdre à tuer Chebeya en lui donnant rendez-vous dans les locaux de la police nationale qu’à gagner. On n’assassine pas un défenseur des droits de l’homme « mondialement connu » en lui fixant au préalable un rendez-vous officiel. N’importe quel apprenti tueur procéderait autrement. Dans d’autres assassinats politiques, le régime avait procédé autrement pour atteindre les cibles visées. On voit bien qu’un piège a été tendu et refermé sur John Numbi, considéré comme un pilier important du pouvoir kabiliste. Etait-il devenu encombrant et incontrôlable ?

Afrik.com : Le colonel Mukala serait passé aux aveux, une autre personne que M. Numbi aurait pu donner l’ordre d’assassinat ?

Jean-Paul Mopo Kobanda:
Arrivé vers 17h00 dans le bureau du colonel Daniel Mukalay qui a remplacé le célèbre colonel Raus Chalwe à la tête de la Direction des services spéciaux de la police depuis 3 ans, M. Chebeya a été aussitôt étranglé. La consigne n’était apparemment pas de l’intimider. Si l’ordonnateur de cet assassinat avait voulu laisser suffisamment de traces compromettantes pour permettre la localisation des exécutants, il ne se serait pas pris autrement. La tentative de déguisement de l’assassinat en une aventure extraconjugale qui tourne mal est aussi grossièrement montée pour ne pas être crédible.

Afrik.com : Le gouvernement congolais annonce la suspension de John Numbi et non son arrestation ? Comment interprétez-vous cette décision ?

Jean-Paul Mopo Kobanda:
Il y a deux interprétations possibles. Face à la gravité de l’acte qui est ici en cause, soit le gouvernement congolais dispose de plus d’éléments à charge contre John Numbi et doit le déférer illico devant la justice et le placer en détention provisoire. Ça, c’est le travail du procureur général de la République. Mais encore faut-il qu’il ait les mains libres. Soit il n’y a pas de charges et cette mesure purement administrative n’a qu’une valeur symbolique et momentanée pour faire passer la tempête médiatique… La réalité dépasse ces deux cadres logiques parce que, jusqu’ici, ce sont exclusivement les services de sécurité qui diligentent les enquêtes sous la coordination directe de la présidence de la République. Cette attitude est à analyser au regard d’une part de la forte pression médiatico-politique tant au niveau national qu’international qui nécessitait des gages rapides de justice de la part du gouvernement congolais. D’autre part, la place que John Numbi a pu se construire au sein du régime kabiliste ces dernières années est très stratégique. Il est celui à qui Joseph Kabila confiait des missions délicates comme les accords avec le CNDP de Nkundabatware, la répression de Bundu Dia Kongo (BDK) et l’intervention de l’armée rwandaise dans l’Est du pays. M Numbi a pu ainsi mettre sous son commandement un important dispositif sécuritaire constitué d’un bataillon (SIMBA) d’hommes mieux dotés en armement et bien payés qui n’obéissaient qu’à lui seul. D’ailleurs, je remarque qu’une fois la décision de suspension de M Numbi a été rendue publique, sa ferme au Katanga a été perquisitionnée sur ordre de la présidence et la décision de regrouper les éléments du bataillon SIMBA éparpillé entre Goma, Kinshasa et Katanga a été ordonnée. Il est même question de les exfiltrer de la police nationale pour les réintégrer au sein des forces aériennes, leurs unités d’origine. Je souligne enfin que Numbi a tissé des liens solides avec plusieurs chancelleries africaines et occidentales. L’émotion forte suscitée par l’assassinat de Floribert Chebeya tant sur le plan national qu’international est un alibi rêvé pour Kabila pour se défaire d’un pareil allié devenu au fil de temps encombrant et dangereux pour le régime.

Afrik.com : Floribert Chebeya avait dénoncé le budget alloué aux festivités du 30 juin, une raison de plus pour l’assassiner ?

Jean-Paul Mopo Kobanda:
Toutes les exactions du régime kabiliste étaient dénoncées sans ménagement par Chebeya : répression sanglante de Bundu Dia Kongo, traque des opposants, corruption,…. Il n’y a pas une seule mais mille raisons pour le régime kabiliste d’assassiner Floribert Chebeya.

Afrik.com : La mort de Chebeya ne nuit-il pas plus au régime de Kabila qu’elle ne lui profite ?

Jean-Paul Mopo Kobanda:
La vraie question est à mon avis : à qui profite le crime ? Pour le moment, le bénéficiaire s’appelle Joseph Kabila car l’assassinat lui permet de faire d’une pierre deux coups : se débarrasser d’une part d’un défenseur des droits de l’homme devenu redoutable pour son régime et très écouté tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, ça fait moins des dénonciateurs et décourage ceux qui veulent suivre le même chemin. De l’autre côté, l’alibi lui est fourni d’éloigner le danger que commençait à présenter John Numbi. Seulement, le régime ne pouvait mesurer à l’avance l’émotion internationale que ce crime allait susciter. C’est peut-être l’assassinat de trop pour ce régime qui s’en était toujours sorti impunément jusque-là. En tout cas, l’avènement d’un Etat démocratique où la vie des citoyens, leurs droits et libertés sont respectés n’est pas possible en RDC tant que les assassinats politiques seront systématiquement utilisés comme arme de dissuasion par le régime.

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