Quand une inattention ampute l’Histoire de France?

Faut-il mettre cette erreur factuelle sur le compte de l’émotion? Lors de sa dernière apparition dans l’émission «On n’est pas couché » (France 2), Eric Zemmour, sur le départ, a samedi 25 juin au soir, affirmé que Félix Eboué était gouverneur de Guyane, quand il a reçu le général De Gaulle en octobre 1940. Au demeurant au cours du direct aucune des personnes présentes sur le plateau n’a relevé la bourde…

C’est un peu comme si on disait que Napoléon Bonaparte se trouvait à Ajaccio le 2 décembre 1805, date de la victoire d’Austerlitz! Remercions M. Zemmour de cette erreur qui nous permet de brosser en quelques lignes le portrait de Félix Eboué, de rappeler son parcours héroïque et si l’on peut dire de « rendre à César ce qui revient à César ».

On pourrait en effet considérer que tout le monde le sait: Félix Eboué est le premier responsable de l’administration coloniale française à rallier dès juin 1940 le camp du général De Gaulle. Ce choix très courageux a constitué un tournant de l’Histoire parce que si le Guyanais Félix Eboué, alors Gouverneur du Tchad, puis de l’Afrique Equatoriale Française (AEF), avait préféré le Maréchal Pétain, le Tchad ne serait pas passé à la France Libre. Cela veut dire que le général Leclerc n’aurait pas pu former la 2ème Division Blindée, le serment de Koufra n’aurait pas eu lieu. Quant au débarquement de Provence, que peu de Français commémorent, il n’aurait jamais eu lieu non plus.


Petit-fils d’esclave, gouverneur colonial et grand résistant

Félix Eboué est né le 26 décembre 1884 en Guyane. Petit fils d’esclave, il fait de brillantes études à Cayenne et obtient une bourse en 1898 pour étudier en métropole. A Bordeaux, parallèlement à ses études, il pratique le football à haut niveau et avec passion. Fait rare à l’époque pour un noir, il devient capitaine de l’équipe de son lycée bordelais et son talent est salué par la presse locale. Après son baccalauréat il monte à Paris pour étudier le droit et en même temps s’inscrit à l’Ecole coloniale qui formait les cadres destinés à l’administration des colonies. Licencié en 1908, il est envoyé en AEF et à Madagascar en 1910.

D’une grande curiosité il publie des études sur les langues locales d’Oubangui-Chari. Ami et soutien littéraire de René Maran, un autre Guyanais prix Goncourt en 1921 et également cadre de l’administration coloniale, Félix Eboué revient aux Antilles après une vingtaine d’années en Afrique. En 1936, il est le premier noir à accéder au grade de Gouverneur. Nommé en 1938 au Tchad, Monsieur le gouverneur rallie presque dès le 18 juin 1940 la France Libre du général De Gaulle. Un ralliement qui change la donne stratégique pour les opposants du régime de Vichy, collaborateurs de l’Allemagne nazie. Concrètement il redonne un territoire à la France occupée. C’est pour cet acte de courage que le général De Gaulle lui remettra parmi les cinq premiers de l’Histoire, la médaille de l’Ordre de la Libération.

Pour souligner son humanité et son courage, le président poète Léopold Sédar Senghor lui consacre un poème dans son recueil de 1942, « Hosties Noires ». En 1949, la dépouille de cet homme d’Etat hors du commun décédé en Egypte en 1944, entre au Panthéon.

Réconcilier la France avec son Histoire

Dans sa tombe du Panthéon, M. Eboué a dû se retourner en entendant M. Zemmour. Mais le chroniqueur n’est pas seul en cause. Son erreur factuelle est le reflet de la difficulté qu’a la France avec son Histoire, notamment coloniale. Elle est aussi la preuve que la France a du mal avec ses héros noirs ou issus des colonies. Et pourtant de Guy Moquet au maire courageux de la série « Un village Français » (France 3), on voit bien que les Français se cherchent des héros tous azimuts. Pourquoi alors ne pas célébrer et surtout reconnaître, ces héros qui au-delà des frontières de l’Hexagone ont contribué à la grandeur de son histoire.

Ironie de l’histoire, un jeune acteur réalisateur Fabrice Eboué se trouvait également samedi soir sur le plateau de l’émission. Il affirme n’avoir aucun lien de parenté avec l’illustre Compagnon de la Libération. Il ne relève pas l’erreur d’Eric Zemmour. Pourtant Fabrice Eboué a bien un jour « googlelisé » son propre nom. Il connait sans aucun doute Félix Eboué, le petit fils d’esclave devenu gouverneur colonial et résistant… Nous lançons un appel plein d’espoir à Fabrice Eboué qui veut dans son film dénoncer l’esclavage : défendez courageusement notre Histoire ! L’Histoire de tous les Français.