Discours de Kagame : quand l’invective trahit l’inquiétude


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Le Président rwandais, Paul Kagame
Le Président rwandais, Paul Kagame

Les autorités rwandaises organisent, environ tous les deux ans, un événement désigné en langue rwandaise sous le terme d’« Umushyikirano ». C’est dans ce cadre que le président de la République du Rwanda a récemment prononcé un discours ayant suscité de nombreux commentaires, tant dans les médias que sur les réseaux sociaux.

Il importe, en premier lieu, de clarifier la signification de ce concept, fréquemment, et de manière approximative, traduit par l’expression « dialogue national ». Dans la théorie et la pratique politiques contemporaines, un dialogue national se définit comme un processus inclusif visant à réunir l’ensemble des forces vives d’une nation autour d’une délibération collective portant sur les enjeux majeurs de la vie publique. Un tel processus suppose, par principe, la participation du gouvernement, des formations politiques d’opposition, des organisations de la société civile, d’experts indépendants, de personnalités publiques ainsi que de représentants des différentes institutions de l’État.

Or, l’Umushyikirano tel qu’il est institutionnalisé au Rwanda ne répond pas à ces critères d’inclusivité. Les partis d’opposition ainsi que les composantes critiques de la société civile en sont de facto exclus, n’étant pas conviés à cet événement. Dans ces conditions, la traduction de l’Umushyikirano comme « dialogue national » apparaît conceptuellement discutable.

D’un point de vue linguistique, la racine shyika (u-mu-shyik-ir-an-o) renvoie à l’idée d’« arriver » ou de « s’installer ». Umushyikirano ne doit toutefois pas être confondu avec le terme de même racine « imishyikirano », qui désigne explicitement des négociations entre des parties aux intérêts divergents, voire antagonistes.

À défaut d’une participation effective de l’opposition et de la société civile indépendante, l’Umushyikirano s’apparente ainsi à ce que l’on pourrait qualifier de « dialogue national formellement proclamé mais substantiellement non inclusif ».

Retour sur le discours récent du président rwandais

Pour mieux l’appréhender, il convient de replacer ce discours dans son contexte. Il s’agit du troisième d’une série d’interventions de plus en plus percutantes et graduelles, faisant suite à deux prises de parole antérieures prononcées dans d’autres circonstances, en langue rwandaise.

Dans le premier discours, le président rwandais affirmait qu’il ne dormait plus, tant il était sollicité jour et nuit pour être contraint de se retirer du Congo. Il a ensuite tenu des propos encore plus préoccupants : céder ou ne pas céder aux pressions mènerait, dans les deux cas, à la mort. Selon ses propres termes, il vaudrait alors mieux choisir la nature de sa mort.

Dans son discours du 5 février 2026, le président Kagame est revenu une nouvelle fois sur les menaces et pressions quotidiennes qu’il dit subir. Selon ses propos :

« Parfois, on se sent étouffé, mais au lieu d’être étouffé par tout cela, je préfère m’étouffer en narguant ces menaces et en vous disant d’aller en enfer. »

Ce discours traduit-il une force de défiance assumée ou, au contraire, la conscience aiguë d’un rapport de force devenu défavorable, accompagnée d’une inquiétude face à l’accumulation des pressions diplomatiques, sécuritaires et médiatiques ?

La brutalité verbale ne servirait-elle pas à camoufler une fragilité stratégique ?

Dans le contexte rwandais, il arrive souvent que celui qui est en train de perdre la partie recoure, comme ultime moyen, à l’invective afin de tenter de déstabiliser l’adversaire. Bien évidemment, il est très difficile de déterminer à quel moment une personne considérée comme toute-puissante en vient à appeler au secours. Sa force supposée aveugle son entourage, incapable d’imaginer la faiblesse ou la défaite.

La littérature rwandaise offre à cet égard un exemple éclairant à travers le personnage de l’« Umwidishyi », roi aveuglé par sa folie de grandeur, qui faillit succomber à ses propres travers. Malgré ses appels au secours répétés, ses sujets se contentaient de répéter ses paroles sans agir. Tel était leur devoir routinier. Ils ne pouvaient concevoir leur maître en difficulté au point de solliciter leur aide.

Bref, les propos invectifs qui ne relèvent pas de la diplomatie classique, ne doivent pas être interprétés systématiquement comme un signe de puissance ou de défiance assumée. Ils peuvent aussi constituer le dernier rempart symbolique lorsque les marges de manœuvre se réduisent. Ce registre discursif pourrait ainsi révéler une inquiétude dissimulée, voire un réel sentiment d’étouffement.

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