Quand Lounis voit les enfants tomber

C’est la première fois qu’un industriel kabyle ose témoigner à visage découvert. De passage à Paris, Lounis Sid Idris tient à témoigner des événements kabyles. Rencontré pour un article économique, il préfère parler de politique. Portrait d’un chef d’entreprise pas comme les autres.

Lounis ne décolère pas. L’industriel kabyle, venu à Paris pour affaires, tient à apporter son témoignage sur les événements qui secouent la Kabylie. Le chef d’entreprise délaisse ses affaires.  » Cela fait mal de voir des lycéens mourir, fauchés par des balles de gendarmes « . Paris, entre deux rendez-vous d’affaires, Lounis Sid Idris témoigne encore et encore des manifestations kabyles.  » Nous revendiquons plus de démocratie et la reconnaissance de la culture berbère. Nous en avons marre de la Hogra (le mépris, ndlr) du pouvoir « , s’indigne Lounis. A 38 ans, Lounis passe pour un privilégié. Il a créé une usine de fabrication de produits laitiers et vient juste d’acquérir une grande usine pour produire du fromage, essentiellement du camembert. Le nom est tout trouvé : Massinissa, roi légendaire berbère.  » Pas seulement, rectifie Lounis, c’est surtout celui du jeune lycéen assassiné dans une gendarmerie à Béni Douala, en Kabylie, que le pouvoir a voulu faire passer pour un délinquant « .

L’économie politique

Urbaniste de formation, Lounis quitte très tôt la fonction publique pour créer son entreprise en bâtiment et travaux publics. Le chemin qui mène aux produits laitiers n’était pas évident.  » C’est simple, le marché laitier était vierge. Il n’y avait aucune entreprise pour fabriquer du yaourt ou du fromage de qualité. J’ai sauté sur l’idée et les banques m’ont suivi « . Direction l’Italie pour l’acquisition des équipements. Coût de l’opération 8 millions de dinars (environ 800 000 FF).  » La première année, en 1997, cela a été très dur. Au bord du gouffre. A chaque panne, il faut faire venir des techniciens italiens pour la réparation. Tous les frais étaient à ma charge. Tous mes bénéfices partaient en maintenance des machines et en billets d’avion pour les techniciens. J’aimerais parler des événements en Kabylie et non me plaindre « , s’impatiente Lounis.  » Je sais que vous voulez faire un article économique mais il n’existe pas d’entreprise sans son environnement politique. C’est mes frères qui meurent ! Arrangez votre article comme vous voulez. »

Militant sans parti

Revenons à l’économie. Au delà des problèmes de maintenance, Lounis doit faire face à ceux du conditionnement.  » Chaque fois que surgit un problème de conditionnement, il faut déverser aux égouts toutes les cuves de lait, soit mille litres, l’équivalent de 40 000 dinars. Vous imaginez ma réaction et celle de mes employés dans un pays où des familles entières en sont privées par manque d’argent « . Son entreprise, L’Etoile, une fois passé le cap fatidique d’une année d’existence, connaît un grand essor.  » Sincèrement, je m’en sors très bien « , sourit Lounis, très discret.

 » Lounis est têtu. Une fois décidé, rien ne peut l’arrêter. Il est un homme d’affaires avisé avec un coeur en or. Son principal défaut demeure son obstination « , confie Mehdi, ami très proche. Lounis ne tarde pas à lui donner raison. Il revient à la politique.  » L’organisation des événements en Kabylie est magnifique. Les partis politiques traditionnels sont tenus à l’écart. C’est le peuple qui gère tout. Chaque village délègue un représentant et les représentants élisent un délégué communal et tous les ‘Arch ( groupe géographique) décident en toute démocratie. C’est cela qu’il faut à l’Algérie : la démocratie et des élus représentatifs.  »

Retour à l’économie. Les partenaires français sont réticents.  » Ils m’ont tous expliqué gentiment qu’ils sont très intéressés par mes propositions mais que l’Algérie, heu, c’est l’Algérie. Il n’y a pas de sécurité et trop de bureaucratie. En un mot, ils ont peur et ne veulent prendre aucun risque « . Lounis est convaincu que la situation évoluera très vite.  » Le pouvoir ne peut pas rester éternellement sourd « . Ni les entreprises françaises éternellement frileuses.