Qu’attend la France pour s’excuser des crimes commis pendant la colonisation ?

La décision prise, samedi dernier, par l’Italie de s’excuser auprès de la Libye et de la dédommager pour les forfaits commis pendant la colonisation, a produit un grand écho au sein des anciennes possessions françaises. En Algérie, en particulier, nombre de voix se sont élevées pour demander à Paris de suivre l’exemple de Rome. Mais la France refuse d’assumer ses responsabilités. Pourquoi est-ce si difficile pour elle ?

« Je veux rendre aux Français la fierté d’être Français. Je veux en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres. », déclarait Nicolas Sarkozy, le soir du 6 mai 2006, alors qu’il venait tout juste d’être élu président de la République. Deux ans plus tard, le discours n’a pas changé d’un iota à la tête de l’exécutif français. Les Algériens espéraient un geste de la France suite à la décision, prise samedi dernier, du président du Conseil italien, Sylvio Berlusconi, de s’excuser et de dédommager financièrement la Libye pour la période coloniale. Mais le ministère français des Affaires étrangères a coupé court à toute attente en déclarant, hier, que l’accord signé entre Rome et Tripoli « n’est ni un précédent, ni une référence » car « chaque histoire bilatérale avance comme elle le souhaite, chaque histoire est spécifique ».

Pourtant, un changement d’attitude de la France aiderait sans nul doute à détendre et assainir les relations entre anciennes Métropole et colonie. L’Algérie est indépendante depuis 1962 et le souvenir des humiliations passées reste vivace. Attendu sur cette question, Nicolas Sarkozy, lors de sa première visite présidentielle à Alger, en décembre 2007, avait déclaré qu’il fallait désormais se « tourner d’abord vers l’avenir, car les nouvelles générations, qui forment dans votre pays la grande majorité de la population, ne vont pas attendre que les adultes aient fini de régler les problèmes du passé. » Certes, des accords économiques se nouent, des désirs de rapprochement politique sont formulés, le projet d’Union de la Méditerranée fait son chemin… Mais la douleur comme la défiance demeurent. Un constat valable, à des degrés divers, pour les autres anciennes colonies françaises d’Afrique qui savent que le rapport d’inégalité établi autrefois n’a été corrigé ni sur le plan économique ni sur celui des mentalités – le discours de Dakar en est l’une des preuves les plus flagrantes.

De la difficulté de reconnaître ses torts

Il faut admettre que la France a fait un pas en avant lorsqu’elle a reconnu, en 2001, par la loi Taubira, que la traite négrière et l’esclavage étaient des crimes contre l’humanité. Elle en a fait aussi un quand elle a reconnu l’iniquité et la brutalité de la colonisation – en 2007, à Alger, Nicolas Sarkozy a déclaré que « le système colonial était injuste par nature et il ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation. » Cependant, ni dans la loi Taubira, ni dans les déclarations du chef de l’Etat, les coupables n’ont été désignés. La France a, avec juste raison, pointé du doigt la Turquie quand elle a décrété cette dernière responsable du génocide arménien. Mais lorsqu’il s’agit de ses propres crimes, elle peine à reconnaître ses responsabilités.

L’on pourrait attribuer cette incapacité à l’orgueil : une grande nation ne s’excuse pas, même si elle se sait coupable. L’on pourrait aussi l’associer à un calcul électoral : pour conserver les précieuses voix de la droite conservatrice et de l’extrême droite, mieux vaut éviter le mea culpa. L’on pourrait aussi supposer que les plus hauts représentants de l’Etat français estiment que, tout bien calculé, la colonisation a eu plus d’effets positifs que négatifs… Une interprétation de l’histoire qui ne peut pas figurer dans les manuels scolaires mais à laquelle certains, dans les cercles les plus fermés du pouvoir, adhèrent toujours.

Quoiqu’il en soit, l’Italie a eu, elle, le courage de reconnaître ses torts et d’en payer le prix. Ce chemin serait-il plus facile à emprunter pour elle que pour sa voisine ? Sans doute. Le passif de l’Italie vis-à-vis des Libyens est moins lourd que celui de la France à l’égard de l’Algérie et du reste de son ancien empire. La colonisation italienne n’a duré que 32 ans et n’a pas fait plusieurs millions de morts et de déportés. D’autre part, le poids économique de la Libye et l’intransigeance de son leader, Mouammar Kadhafi, n’ont pas d’égal parmi les anciennes possessions françaises. Enfin, il n’existe pas, en Italie, des communautés africaines aussi nombreuses et anciennes qu’en France où la question identitaire devient chaque jour plus sensible. Pourtant, c’est en faisant face à ces difficultés et en les surmontant que la France pourrait enfin établir des relations fraternelles et apaisées avec ses anciennes colonies, et qu’elle assumerait dignement cet héritage dont elle est si fière : celui de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.