Première audience à la Cour spéciale pour la Sierra Leone

La Cour spéciale pour la Sierra Leone, créée en 2000, a tenu sa première audience jeudi 3 juin. Elle juge pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité trois hauts responsables des Forces de défense civile (FDC) qui, pendant la guerre (1991-2001) ont combattu pour le gouvernement et contre les rebelles du Ruf. Malgré des débuts controversés, cette Cour devrait faire date. C’est la première fois que le fait d’enrôler des enfants-soldats sera poursuivi par une juridiction internationale.

« Le chemin sera parsemé des ossements des morts, des plaintes des mutilés, des cris d’agonie des torturés. (…) Des horreurs inimaginables défileront ici. (…) La lumière de la vérité et le souffle frais de la justice se répandent désormais sur cette terre battue et brisée. (…) Les fantômes de milliers de morts assassinés se tiennent parmi nous. » C’est par ces mots que David Crane, procureur général de la Cour spéciale pour la Sierra Leone (CSSL), a ouvert la première audience, jeudi, à Freetown, de cette juridiction. Jusqu’au 8 juin, les victimes et témoins des horreurs perpétrées pendant la guerre civile se présenteront devant les trois inculpés : Samuel Hinga Norman, coordinateur national des Forces de défense civile (FDC), qui assure seul sa défense, Moinina Fofana, directeur national de la guerre des FDC, et Alieu Kondewa, grand prêtre des FDC, qui supervisait les rites d’initiation traditionnelle, obligatoires pour tous les miliciens.

Pendant la guerre civile (1991-2001), les FDC ont combattu aux côtés de l’armée sierra-léonaise, soutenant le Président en place, Ahmad Tejan Kabbah, contre les rebelles du Front révolutionnaire uni (Ruf). Les trois principaux leaders des FDC sont aujourd’hui accusés de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et autres violations sérieuses du droit international. La guerre aurait fait plus de 200 000 morts et laissé des milliers de personnes amputées – la marque de fabrique du Ruf.

Cour controversée

La Cour, présidée par le Camerounais Benjamin Itoe, est composée de cinq juges. Elle a été créée le 14 août 2000, à la demande du gouvernement sierra léonais, par la résolution 1315 du Conseil de sécurité des Nations Unies, et a publié treize actes d’accusation. Son mandat est circonscrit aux plus hauts responsables des crimes commis depuis le 30 novembre 1996. La CSSL est largement controversée dans le pays. En premier lieu parce que deux des principaux accusés ne pourront y être jugés : le leader du Ruf, Foday Sankoh, est mort en prison en juillet 2003 et sont adjoint, Sam Bockarie, a été assassiné la même année. Ensuite, l’ancien Président libérien Charles Taylor, argentier du Ruf, a trouvé asile politique au Nigeria après avoir quitté le pouvoir en août 2003. Quant à Johnny Paul Koroma, qui avait pris la tête d’un gouvernement militaire en 1997 après avoir renversé, lors d’un coup d’Etat, le Président Ahmad Tejan Kabbah, il aurait été assassiné en juin 2003.

Certains dénoncent aussi l’influence américaine qui pèserait, selon eux, sur cette cour de justice, incarnée à leurs yeux par David Crane, ancien chef de la sécurité du Pentagone, faisant de la CSSL une « juridiction importée ». Certains supporters d’Ahmad Tejan Kabbah, réélu en 2002, se demandent aussi pourquoi les membres du FDC, qui défendaient un gouvernement élu, doivent être aujourd’hui jugés. Une partie de la population les voit comme des héros qui l’ont aidée à repousser le Ruf, connu pour sa cruauté envers les civils. Beaucoup d’habitants de la capitale pensent que les rebelles auraient dû être jugés en premier.

Les enfants-soldats en première ligne

C’est pourquoi les procès, qui se sont ouverts jeudi et qui font suite à plus de deux ans d’enquête, feront figure de véritables tests pour la CSSL. Il faut noter que cette juridiction mixte, composée de juges étrangers et locaux, est une formule inédite pour le continent africain. « C’est un jour mémorable pour l’histoire de ce pays et de ce peuple sierra léonais car il marque le début des procès de ceux qui portent la plus grosse responsabilité dans la violation des lois humanitaires internationales », a indiqué jeudi Benjamin Itoe. « La mission de cette Cour est de contribuer à la paix et au processus de réconciliation en Sierra Leone. »

Pour la première fois, l’enrôlement d’enfants-soldats âgés de moins de 15 ans sera poursuivi comme crime de guerre. « Lors des audiences, nous ferons témoigner des enfants qui ont combattu dans les rangs des FDC et qui raconteront, histoire après histoire, toutes les horreurs qu’ils ont commises. Faisant partie d’une génération perdue, des deux côtés de ce conflit, ils viendront avec courage exprimer au monde le tragique destin des enfants-soldats en Sierra Leone », a expliqué David Crane.

Un second procès, qui concernera trois leaders du Ruf, Issa Hassan Sesay, Morris Kallon et Augustine Gbao, devrait débuter le 5 juillet prochain.

Visiter le site de la Cour spéciale pour la Sierra Leone.