Polygamie tragique

Le dernier documentaire du Camerounais Jean-Marie Teno,  » Le Mariage d’Alex « , aborde le thème délicat et souvent douloureux du mariage polygame. Sans porter de jugement, le réalisateur porte sa caméra au coeur d’une comédie dramatique comme il en existe tant.

Mercredi, sortent sur les écrans français deux excellents documentaires : Le Mariage d’Alex de Jean-Marie Teno et Si-Guériki la Reine-Mère d’Idrissou Mora Kpai. Tous deux présentés au dernier Fespaco, ils illustrent parfaitement le renouveau du documentaire africain et surtout sa parfaite maîtrise par de jeunes (et moins jeunes) réalisateurs. Le Camerounais Jean-Marie Teno n’est jamais aussi bon que dans l’improvisation et il le prouve une fois de plus.

En vacances au village, l’un de ses voisins se marie et lui demande de l’accompagner avec sa caméra. Alex est marié à Elise, son amour de jeunesse avec laquelle il a eu six enfants, son souhait :  » en avoir au moins 20 ! « . Bon. Pour commencer, Alex prend une deuxième femme, plus jeune : Joséphine. Avec cette histoire, le réalisateur nous emmène dans l’univers douloureux du mariage polygame :  » Ce qui aurait dû être un moment joyeux s’est révélé être une comédie dramatique « , explique-t-il.  » Ce film m’a rappelé des souvenirs douloureux dans une famille polygame.  »

Conjuguer le verbe  » supporter « 

Alex et Jean-Marie partent d’abord dans la famille de la future épouse. Comme la polygamie n’est pas acceptée par l’Eglise, le père de Joséphine fait venir le pasteur à la maison. La scène est tragi-comique.  » L’amour est patient « , assène l’homme de Dieu,  » vous devez apprendre à conjuguer le verbe supporter à tous les temps « . Et il ne croit pas si bien dire.

Car Elise, après 18 ans de mariage, a bien du mal à supporter cette union. La tradition l’oblige à assister au mariage : elle y arbore un visage fermé, tout de souffrance contenue.

Joséphine, elle, fait tout pour se convaincre qu’elle est heureuse et que ce mariage est la chance de sa vie… son discours tourne en rond, dissimulant mal qu’elle se marie surtout pour acquérir un titre foncier et une assurance-vie. Quant à Alex, il est visiblement dépassé par les événements, perdu. Comme s’il n’était pas concerné. Son mariage risque de tourner au cauchemar et il le sait.

 » La polygamie est un droit « 

La  » fête  » va se poursuivre chez les parents d’Alex. Déchirement pour Joséphine qui quitte ses parents pour la première fois. Devant l’angoisse et les larmes de sa nouvelle épouse, Alex se donne une contenance devant la caméra.  » Il n’y a pas de problème, tout va bien « , répète-t-il en boucle. Elise a repris du poil de la bête : ici, elle est chez elle, entourée de ses enfants, des amis de son mari qui la respectent. Elle fait sentir à Joséphine que c’est une étrangère.

Jean-Marie Teno ne juge pas, il laisse le spectateur aux prises avec les images et les paroles. Et c’est certainement face aux témoignages des amis d’Alex qu’on se sent le plus mal à l’aise :  » La polygamie est un droit chez les Bamiléké « .  » C’est quand il a trois femmes que l’on peut dire d’un homme qu’il est marié. S’il n’a qu’une femme, c’est comme s’il n’était pas marié.  »  » La polygamie doit régner car il y a plus d’hommes que de femmes sur terre.  » Elise est consternée. Le spectateur aussi.

Le réalisateur se fait le passeur d’une réalité polygame souvent déchirante. Tellement humaine. Sa dernière image est celle des photos de famille accrochées au mur, 18 mois plus tard. Joséphine a eu un enfant. Elise, superbe femme aux formes parfaites avant le mariage, a pris 15 kg depuis…

Le Mariage d’Alex de Jean-Marie Teno, documentaire (Cameroun), 45 mn. Sortie française le 4 juin 2003.

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