
Entre l’Algérie et la Libye, le pétrole ne s’arrête pas aux frontières. Du champ sensible d’Edjeleh aux découvertes récentes de Sonatrach et de la NOC dans le bassin de Ghadamès, les hydrocarbures transfrontaliers rappellent combien géologie, histoire coloniale et recomposition énergétique restent liées dans le Sahara central.
Un sous-sol partagé, des frontières héritées de l’histoire
Dans le désert qui sépare le Sud-Est algérien du Nord-Ouest libyen, la carte politique ne correspond pas toujours à la carte géologique. Le bassin d’Illizi, côté algérien, et celui de Ghadamès, côté libyen, appartiennent à une même continuité sédimentaire du Paléozoïque, qui ne s’arrête évidemment pas aux frontières tracées par les États.
Cette réalité explique en partie la sensibilité historique de la région. En janvier 1956, les foreurs de la CREPS, la Compagnie de recherche et d’exploitation des pétroles au Sahara, font jaillir le brut à Edjeleh, dans le bassin d’Illizi, à une cinquantaine de kilomètres d’In Amenas. Le gisement est situé en territoire algérien, mais dans une zone frontalière dont le tracé a longtemps nourri des lectures divergentes.
Dans certaines analyses historiques libyennes, la délimitation héritée de la période coloniale reste associée aux intérêts pétroliers français dans le Sahara. La France avait alors cherché à sécuriser des espaces jugés stratégiques, au moment même où les découvertes d’hydrocarbures confirmaient l’importance du sous-sol saharien. Le sujet demeure sensible, même s’il n’a pas donné lieu, depuis l’indépendance algérienne, à une contestation juridique frontale entre Alger et Tripoli.
Ghadamès, le nouveau centre de gravité
Aujourd’hui, ce n’est plus Edjeleh qui concentre l’attention, mais le bassin de Ghadamès. Situé à la jonction de l’Algérie, de la Libye et de la Tunisie, il constitue l’une des grandes zones terrestres d’hydrocarbures du Maghreb central. Son potentiel reste important, mais il a été freiné pendant des années par l’instabilité libyenne, les interruptions d’activité et la fragmentation politique du pays.
La continuité géologique avec les structures algériennes est l’un des enjeux du dossier. Les formations carbonifères et dévoniennes qui alimentent certains réservoirs côté algérien se prolongent en territoire libyen. En droit international des ressources, cela conduit souvent les États concernés à mettre en place des accords dits d’unitisation, destinés à coordonner l’exploitation d’un même réservoir de part et d’autre d’une frontière.
Pour l’heure, aucun contentieux ouvert ne domine la relation algéro-libyenne sur ce point et rien ne montre que des tensions puissent apparaître. Mais à mesure que les forages reprennent et que les découvertes se multiplient, la question d’un cadre commun durable pourrait devenir plus importante.
Le retour progressif de Sonatrach en Libye
Le retour opérationnel de Sonatrach en Libye est un marqueur des évolutions à venir. La compagnie nationale algérienne avait suspendu ses activités en 2014, au moment de la dégradation sécuritaire liée à la deuxième guerre civile libyenne. Le redémarrage de ses opérations, via sa filiale internationale SIPEX, s’inscrit dans une reprise progressive de la coopération énergétique entre Alger et Tripoli.
Sonatrach intervient notamment dans la zone contractuelle 95/96 du bassin de Ghadamès, dans le cadre d’un accord d’exploration et de partage de production signé en mai 2008 avec la National Oil Corporation libyenne, aux côtés d’Oil India Limited et d’Indian Oil Corporation Limited. La NOC a rappelé en avril 2026 que le puits A1-69/02 représentait le sixième puits foré sur les huit prévus dans le cadre de cet engagement.
La reprise s’est rapidement traduite par de nouveaux résultats. En août 2025, la NOC a confirmé que le puits A-65/2, foré dans le bassin de Ghadamès, pouvait passer à une phase de développement, avec un potentiel annoncé de 4 200 barils par jour.
Puis, en avril 2026, la NOC et SIPEX ont annoncé une nouvelle découverte de pétrole et de gaz sur le puits A1-69/02, situé à environ 70 kilomètres du champ de Wafa. Selon la NOC, les tests ont affiché un débit de 13 millions de pieds cubes de gaz par jour et 327 barils de condensats par jour, à partir des formations Awynat Wanin et Awyn Kaza.
Énergie, sécurité et influence régionale
Ces découvertes ont une portée énergétique, diplomatique et sécuritaire. Pour l’Algérie, la présence de Sonatrach à Ghadamès permet de renforcer son rôle régional au moment où les équilibres énergétiques méditerranéens sont en pleine recomposition. Pour la Libye, l’expertise algérienne représente un appui précieux dans un secteur qui demeure vital pour les recettes de l’État.
Mais la réalité politique libyenne reste un frein. Le pays demeure divisé entre pôles de pouvoir rivaux, tandis que les infrastructures pétrolières sont régulièrement exposées aux blocages, aux rapports de force locaux et aux influences étrangères. La présence d’acteurs militaires extérieurs, notamment russes à l’Est et au Sud, et turcs à l’Ouest, complique encore les équilibres.
Symbole de cette normalisation inachevée : le poste-frontière de Debdab, point de passage stratégique entre l’Algérie et la Libye dans la région de Ghadamès, reste soumis aux aléas politiques et sécuritaires, malgré les annonces répétées de réouverture.
Les découvertes récentes de Sonatrach dans le bassin de Ghadamès montrent pourtant qu’une diplomatie pétrolière avance entre Alger et Tripoli. Elle progresse parfois plus vite que les institutions libyennes elles-mêmes. Reste à savoir si les deux pays parviendront à transformer ces succès techniques en coopération durable.




