
J’aborde la lecture de Galerie marocaine de Jamal Eddine Naji à travers une grille psychopathologique. La ville est traversée de syndromes névrotiques. La société paradoxale marocaine s’y prête parfaitement. L’ouvrage est une psyché collective. Les portraits, les souvenirs sont autant de vignettes mnésiques. Il ne s’agit pas d’un récit continu, mais d’une juxtaposition de scènes, de figures, de visages, de voix. Une galerie mentale. Un cas d’école de schizophrénie sociale. Casablanca est une mémoire traumatique. La casanegra amalgame les références culturelles, les perceptions contradictoires, les représentations fantasmatiques. L’ouvrage présente pêle-mêle des écrivains, des enseignants, des artistes, des militants, des acteurs de rue. Cette histoire est également la mienne.
Belles retrouvailles avec Jean-Pierre Koffel, Guy Martinet, Paul Pascon. Des professeurs atypiques. L’écriture est significativement allusive. Les fractures perdurent. La galerie décline la désagrégation collective, l’urbanisme pathogène, la dislocation des solidarités naturelles. Le montage des portraits récuse les consensualités de façade, les totalisations technocratiques, les sacralisations bureaucratiques. J’ai arpenté ce livre comme un atlas mémoriel. La ville est saturée de tensions. Casablanca couve des misères incurables. Elle se veut une smart city dans une projection hallucinante dans les futurs algorithmiques. C’est dans toutes ces failles que s’infiltre la poésie.
L’ouvrage ne se contente pas d’être une accumulation de faits historiques, biographiques, anecdotiques. Il se déploie comme un métier à tisser des signes. Des moments suspendus, des sociabilités précaires, des affectivités inaltérables. L’œil de l’écriture. Le mot galerie n’est pas un hasard. Il condense plusieurs strates sémantiques. La galerie est une matrice mythologique. Le français galerie provient de l’italien Galleria, attesté pendant la Renaissance. Le terme signifie à la fois passage couvert et tunnel de mine. Il sous-tend le labyrinthe. C’est une désignation architecturale, une construction longue, horizontale, couverte. La galerie est un passage. On y déambule. On s’y montre. On y expose des œuvres artistiques. Elle devient, par métonymie, installation marchande, institution culturelle. La galerie se théâtralise.
Elle qualifie les niveaux supérieurs, les plus éloignés, les moins chers dans les opéras. Elle n’est ni totalement intérieure, ni totalement extérieure. C’est un lieu liminaire. Elle exprime l’écoulement du temps, le cheminement mental, la halte expositionnelle, la transformation du mouvement en regard. Son fil conducteur est la transversabilité, l’intermédiarité, la transitionnalité. La galerie, l’arcade, le corridor représentent une circularité spatiale. L’arcade désigne au début une succession de colonnades. Le corridor, du latin currere, courir, répond au déplacement rapide. Trois manières d’organisation de l’espace. Pendant mon adolescence, je traverse Derb Soltane, boulevard Al Fida, pour aller au lycée Moulay Abdallah sur la colline de l’Ermitage.
J’emprunte toujours le même itinéraire, les mêmes étapes, les mêmes pauses ritualisées, les mêmes parcours personnalisés, les mêmes couloirs invisibles. Je m’arrête dans les librairies familières, les terrasses conviviales, les restaurations paracommerciales.
Le mythe est une parole seconde du récit historique. La galerie transforme le réel social en espace d’exposition. Les fulgurances narratives, les phosphorescences sensitives, les localisations oniriques déplacent le lecteur vers un univers romanesque. Le vendeur d’escargots, le poète des rues, la délirante rescapée d’un centre psychiatrique, deviennent des personnages felliniens, pasoliniens. La cinéphile refaçonne la réalité. Un Maroc hyperbolique, enfiévré par la prolifération des voix et des temporalités. Derb Soltane est sonore avant d’être visible. Le bruit est sa porte d’entrée. Il s’arquepince par l’oreille.
Les couches phoniques, les klaxonnements tapageurs, les interpellations marchandes, les conversations tapageuses, les chansons orientales, diffusées à plein tube par des haut-parleurs déglingués, s’entrecroisent, se superposent, s’amalgament. Signature tonitruante de la proximité. Les rues extensives des maisons, les commerces débordant sur les trottoirs absorbent les passants dans la spirale urbaine. Tout se mélange, les activités professionnelles, culturelles, transparentes, brumeuses, nébuleuses. Derb Soltane ne dort jamais. On ne le franchit pas innocemment. On s’y immerge. Après le bain sonore, se dévoilent les enseignes démantelées, les vitrines chaotiques, les couleurs défraîchies. La mémoire individuelle est toujours socialement reconstruite.
Cf. Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, éditions Presses Universitaires de France, 1950. Les souvenances personnelles sont toujours parcellaires, instables, incertaines. Le passé est constamment réinterprété, sous-interprété, surinterprété en fonction des besoins du moment. Des éléments sont amplifiés. D’autres sont effacés. La galerie s’inscrit dans cette rétrospectivité. La fabrique affective façonne les cristallisations. Pour Vladimir Jankélévitch, dans L’Irréversible et la nostalgie, éditions Flammarion, 1974, la nostalgie n’est pas un simple sentiment psychologique. La nostalgie est une expérience métaphysique du temps vécu. Elle est suscitée par la conviction que le temps ne revient jamais en arrière. On peut retourner sur un lieu sans retrouver le moment qui le distingue dans le passé, ni l’état d’esprit dans lequel on était.
Le passé est définitivement inaccessible. La nostalgie se vit, dès lors, comme une douleur de non-retour. Cette nostalgie des lieux n’est pas uniquement une tristesse. Elle est une conscience aiguë de l’inimitabilité du passé. Tout au long de La Galerie marocaine se ressent cette mélancolie. La nostalgie aime ce qu’elle a perdu. Elle est une tension sentimentale vers l’inaccomplissable. L’irréalisable rend la vie plus intense, plus signifiante. Je me souviens d’Henri Lefebvre quand il rédigeait La Révolution n’est plus ce qu’elle était, cosigné avec sa compagne Catherine Régulier, éditions Hallier, 1978. Le livre est également le fruit de nos discussions. Il consigne l’épuisement de toutes les formes occidentales, spectaculaires, de la révolution. Il se situe dans la grande désillusion post-soixante-huitarde.
Les modèles classiques, insurrection de masse, avant-garde dirigeante, prise de pouvoir étatique, paraissent d’une désuétude irrattrapable. Le néolibéralisme s’étend à tous les aspects de la vie quotidienne. Il aseptise tout. La consommation est le principal instrument de stabilisation sociale. Les comportements se standardisent. La persuasion, la réification, l’aliénation s’intègrent dans les pratiques ordinaires. Les conflits se déplacent vers la ville, l’habitat, la culture. La politique s’obsolétise. L’urbanisation s’institutionnalise comme outil de contrôle. L’individualisme se généralise. Les classes sociales se fracassent. Les mini-crises absorbent les mécontentements. La révolte des Gilets jaunes en est un exemple. Les insoumissions s’écrasent sans ménagement. Les révolutions ne sont plus des événements historiques.
Elles durent le temps des renversements foudroyants. La technocratisation, l’algorithmisation, l’artificialisation stérilisent les élans transformateurs. Toutes ces considérations s’appliquent à Derb Soltane. Les séquences restituées dans la galerie encodent les positions symboliques. Le réel est textuellement produit. Derb Soltane fonctionne comme une écriture urbaine. Dans La Chambre claire, éditions Gallimard, 1980, Roland Barthes utilise la notion de punctum pour définir le détail d’une photographie qui pique, qui pince, qui touche, qui provoque une intime émotion. Il oppose le punctum au studium, qui concerne l’intérêt historique, culturel que suscite une photographie. La Galerie marocaine bascule continuellement entre le punctum et le studium, le particulier et le social, l’exceptionnel et le général. Le quartier ne se décrit pas.
Il se déchiffre sémiotiquement. Le punctum est un landau délabré, un corps fatigué, un geste de survie, une condensation signalétique de la condition sociale. Une blessure du regard. Se combinent la mémoire culturelle et l’intertextualité. La prolifération empêche la clôture du sens. La société marocaine est une intertextualité infinie. La fragmentation empêche la synthèse, la totalisation réductrice. Le livre se déplie comme une inconstante constellation de signes. La confection du mythe se trame en sous-jacence.
Le grain du pays.
Le grain du pays n’est ni une qualité visible ni une essence cachée. C’est ce qui résiste à la disparition. C’est une poussière de signes qui colle aux choses, une manière de parler dans la rue, un rythme de pas sur un trottoir, l’hésitation d’une lumière sur une façade, le silence inattendu dans le bruit.
L’ensemble compose une texture reconnaissable sans être nommable. Le grain du pays échappe aux programmes, aux cartes, aux calendriers, aux plannings, aux listings, aux logiciels. Il n’est ni glossaire folklorique, ni catalogue touristique. C’est ce qui déborde une apparence, une posture, une allure. Le grain du pays relève de la densité descriptive, de la subtilité allusive. Le langage casablancais joue sur deux registres, le prosaïsme quotidien et l’élégance lyrique. Un casablancais, même quand il habite un bidonville, se considère comme un aristocrate du simple fait d’être casablancais. Le grain du pays se niche dans les choses inutiles, une gestuelle codée, une prononciation particulière, une manière de s’asseoir assortie de messages secrets. Ce n’est pas ce qu’on voit d’une culture.
C’est la façon dont cette culture regarde en retour. Au fur et à mesure de la lecture, se dégagent, à mes yeux, des excès, des dépenses, des ruptures, des zones où le sens se défait. La Galerie marocaine n’est pas un muséum social, mais un champ symbolique où le social se polyphage. Ses forces hétérogènes le tirent de tous côtés. S’exposent des manières d’être, de sentir, de goûter, de paraître, de parler, de penser, dans pêle-mêle, le tumulte, le tintamarre. Les portraits ne sont pas psychologiques. Ils sont socio-affectifs. Ils reflètent les tonalités émotionnelles du collectif. L’hétérogène se soustrait à la forme. Il se donne comme matière rudimentaire, disparate, versicolore. L’indigence, la précarité, la frustration sont des états où la vie se présente comme un surplus fragile. Transparaissent les lignes de la part maudite.
Cf. Georges Bataille, La Part maudite, éditions de Minuit, 1949. L’ordre social lisible est lacéré de fissurations souterraines. Les vies racontées brûlent le sens au lieu de le thésauriser. Leur surexposition les vulnérabilise. Elles s’anéantissent dans le langage. Ces vies submergent leur fonction sociale. Elles cessent d’être compréhensibles. Elles se déclinent comme des intensités inexplicables. Elles se volatilisent dès qu’elles sont saisies. Ces vies qui transgressent le langage ne larguent que des écumes. Elles se consument dans la visibilité. Dans Mille plateaux, éditions de Minuit, 1980, Gilles Deleuze et Félix Guattari opposent la carte au calque. La carte est ouverte, connectable, réversible. Le calque ne reproduit qu’un modèle unique.

Casablanca est faite de couches historiques qui interagissent obrepticement, héritages coloniaux, modernisations discordantes, migrations improbables, technocratisations abstraites. La métropole est ponctuée de lignes de fuite, de mouvements hors signalisations. Les activités clandestines, les malversations administratives, les improvisations économiques déroulent une urbanité mouvante, fluctuante, protéique, une vie quotidienne fiévreuse, bouillonnante, étourdissante. Casablanca est, depuis toujours, une trajectoire historique, sociologique, anthropologique, en perpétuel chamboulement. Elle se décompose et se recompose sans arrêt. Une amphibologie phénoménale, rocambolesque, invraisemblable. Chaque ligne de fuite conduit à une impasse. Chaque déplacement reconfigure le tout.
Casablanca se newyorkise.
Casablanca se newyorkise, non seulement par ses transformations urbaines, ses gratte-ciels, ses finances. New York est un mythe global de la modernité, de la verticalité, de la spectacularité permanente. La newyorkisation de Casablanca est une couche additionnelle. Elle coexiste avec des structures anciennes. Les tours intimidantes cohabitent avec les rafistolages des quartiers populaires, les porosités urbaines, les circulations infernales. S’instaure un imaginaire de la verticalité. Un skyline. Casablanca est toujours confrontée aux désynchronisations sociales, aux inégalités visibles et invisibles, aux utilisations imprévisibles, aux temporalités incompréhensibles. Une modernité à la fois affichée et intrinsèquement déréalisée. La ville croit s’insérer dans les flux mondiaux.
Elle n’en est qu’une simulation, une caricature, un simulacre. La société marocaine est spécialiste des traditionnalités fétiches et des modernités postiches. La capitale économique multiplie les régimes simultanés. S’enchevêtrent, dans l’anomie, lenteur et accélération, improvisation et planification, monumentalité et misérabilité. Vivre à Casablanca, c’est passer d’un monde à l’autre sans changer de lieu. Les contextes, les rythmes, les ambiances basculent d’un instant à l’autre. La ville se segmente, se parcellise, se reconfigure selon les trajectoires. La bureaucratie tatillonne, procédurière, tracassière, bute sur une quotidienneté grouillante d’affects, de langues, de gestualités incontrôlables. Chaque fraction fonctionne selon ses propres règles.
Casablanca n’est pas un texte stable, crypté une fois pour toutes comme les cités impériales. Il n’y a pas une clef unique, une codification centrale. Toute tentative de rationalisation produit des réductibilités trompeuses.
Derb Soltane.
Jamal Eddine Naji, intellectuel du peuple, est constitué génétiquement, psychiquement, mentalement de Derb Soltane. Le quartier est un nœud historique. Sa construction remonte au début du protectorat. La mégalomanie lyautienne veut la juxtaposition d’une métropole hypermoderne, quasiment américaine, et d’une cité chérifienne. L’urbaniste Henri Prost conçoit une ville ségrégationniste, composée de quartiers européens, laboratoires d’architectures Art nouveau et Art déco, et d’une médina mauresque, autour du palais royal. La périphérie englobe des quartiers populaires, bricolés avec des matériaux insécures, et des bidonvilles en tôles. Il faut bien résorber l’exode des paysans dépossédés de leurs terres par les colons, sans d’autre issue que la surexploitation industrielle. L’éclatement de Casablanca est dans sa genèse.
La côte se couvre de piscines exotiques, Tahiti, Acapulco, Miami, Kon-Tiki, Tropicana, Lido. Casablanca capitale des vacances tropicales. La ville se dote de la plus grande piscine du monde, cinq cents mètres de long, aujourd’hui disparue. Toutes les démesures sont permises sur terre vierge. Derb Soltane devient, dès l’entre-deux-guerres, un pôle populaire. Les résistances et les intellectualités s’y concentrent. Derb signifie en arabe ruelle. Entre 1920 et 1950, le quartier connaît une croissance explosive. Arrivée massive de ruraux, de Berrechid, de Settat, d’El Jadida, de Benslimane, d’Agadir. Densification rapide. Maisons partagées. Locations à la chambre. Résistance inexpugnable contre le colonialisme. Les cafés, les associations, les réseaux supervisent les rencontres militantes, les débats politiques, les activités clandestines.

Les Français envoient les tirailleurs sénégalais, qui se livrent à des exactions innommables. Derb Soltane est fortement associé au club de football Raja. Le Café Ba’Saleh est le lieu emblématique où s’organisent les luttes politiques et les initiatives culturelles. Les activités sportives servent de couvertures. Les cellules secrètes se constituent au Café Al Watan. L’endroit est animé par Hamidou Al Watani, de son vrai nom Hamidou ben Faris (1910-1970), résistant, cofondateur du club Raja. C’est lui qui découvre le joueur d’exception Larbi Ben Barek dont les photographies circulent comme des reliques. Hamidou Al Watani est tué, en 1970, par un policier de la circulation dans des circonstances troubles. Le Café Nahda se distingue par ses animations culturelles. Le Café Mauritania attire les stars de la musique et du théâtre.
Le Café Mers Sultan, zone élargie du même écosystème, est marqué par les tensions de la fin du protectorat. Ces cafés forment une véritable université populaire. Il serait utile de recenser les œuvres littéraires, dramaturgiques, musicales qui en sont issues. Il y a aujourd’hui de nouveaux théâtres à Casablanca, destinés au grand business. Il n’y a plus de cinémas. Les grandes salles Mauritania, Al Malaki, et d’autres, sont en ruine. Il ne reste que la Kissariat El Heffarine, souk polyvalent, où s’écoulent habits traditionnels et vêtements estampillés chinois. Les bijouteries, où les femmes, après des années d’économies, se procurent les colliers et les bracelets en or qu’elles exhibent avec ostentation, brillent de toutes leurs étincelles. Les marchands ambulants toupillent autour des échoppes fixes.
S’offre à volonté street food marocaine, les sandwichs de kefta, la soupe harira relevée de cannelle et de gingembre, les ghribas, fourrés à l’occasion de marijuana, les brochettes grillées, les msemens, les harchas, les sfenjs. Des odeurs, des saveurs, des piments, des piquants, des sapidités uniques. Il n’y a plus les couturiers qui nous taillaient, pour un prix raisonnable, des costumes sur mesure. Nous épations la galerie avec la chemise mauve de Georges Chakiris dans West Side Story après avoir vu le film au cinéma Lynx. Nous trouvions nos modèles dans les magazines français, Le Jardin des Modes, Salut les copains. Au fur et à mesure que nous devenions des connaisseurs, nous nous procurions Adam et Monsieur.
Sur les trottoirs devant les cinémas, les revendeurs et loueurs de journaux, de romans-photos, d’illustrés, Kiwi, Nevada, Rodéo, Bleck, Yuma, Akim, sont des arrêts obligés. Un univers partagé par les collégiens et les adultes. Des analphabètes se révélaient des érudits dans ce domaine.
Derb Soltane demeure un palimpseste, une page ancienne constamment réécrite, où les couches temporelles s’estompent, mais ne s’effacent jamais tout à fait. Le bitume est un parchemin. Les murs écaillés, les affiches déchiquetées, les couleurs flétries, les traces des passages, les calligraphies anonymes de la vie ordinaire, sont autant de pages ouvertes. L’intime se déverse sans pudeur sur la chaussée. Chaque seuil est une chambre mentale. Chaque escalier est une ascension mnésique. Le fantasme habite les interstices du réel. Le mirage hante les recoins retirés. Les boutiques extravagantes, les linges suspendus sur les terrasses, les somnoleurs à même le sol, drainent autant de significations flottantes. Le marché est une parabole, un théâtre où les marchandises se racontent indéfiniment. Derb Soltane est une ville dans la ville.
Chacun de ses habitants est lecteur et scribe. Tout s’imprime. Tout s’efface pour revenir autrement. Chez Jamal Eddine Naji, Derb Soltane fonctionne comme une matrice du langage et du regard. Le chroniqueur se vit comme une extension du corps social. Il se nourrit des vitalités de la rue. Son écriture journalistique, littéraire, porte l’empreinte de son environnement immédiat. Je le qualifie d’intellectuel du peuple parce qu’il est une entité paradoxale, une éponge de sensations. Derb Soltane s’incorpore comme mémoire structurante. Cette intériorisation produit une psyché où la personnalité se construit dans la tension, entre solidarité communautaire et désir irrépressible d’échappée lointaine. L’écriture, dans ces conditions, est une évacuation du trop-plein tout en continuant d’en dépendre. L’affect oriente le regard.
Se développe une intelligence de terrain, une observation sensible aux discriminations quotidiennes, un empirisme allocentrique. Le journaliste-écrivain décrit. Il contextualise sans perdre le grain. Derb Soltane devient un archétype. Il dépasse sa réalité géographique pour incarner la Casablanca populaire, réelle et imaginaire. Le natif du quartier en devient le médiateur symbolique. Le quartier produit le sujet. Le sujet, en retour, le mythifie. L’ancrage cesse d’être un fragment de géographie pour devenir un intérieur externalisé, une source souterraine de rêverie, un cosmos intime, une présence au monde. La conscience poétique s’alchimise. Le monde ici n’est pas une idée. Le monde est le village. Le village est le monde. Un artefact de la pensée de Marshall McLuhan.
Derb Soltane est né d’une longue marche de Dar El Baida vers elle-même. Elle s’est contractée, resserrée, condensée pour préserver sa raison humaine. Les ruelles ne sont pas des tracés. Elles sont des veines. Elles transportent les rumeurs ancestrales. Le souk est un oracle. On y vend des signes. Les marchandises sont des messagers. Les maisons sont des boîtes à mémoire. J’ai le souvenir d’un étrange promeneur, correctement habillé, un bâton de pèlerin à la main. Tout le monde le connaissait. Personne ne savait son nom. Il ne parlait à personne. Il se parlait à lui-même. Il arpentait les rues en tous sens. Il en feuilletait les époques superposées. Il reliait les morceaux épars des vies banales. C’est lui qui empêchait le quartier de s’engloutir dans la ville moderne. À Derb Soltane, le temps n’est pas chronologique.
Il est giratoire, réversible. Le vécu se transforme instantanément en légende. Ceux qui le quittent l’emportent dans leur valise. La légende dit que Casablanca est édifiée sur des vagues pétrifiées. Derb Soltane est un talisman scellé. D’un côté le quartier des humains, secoué d’interpellations et de prières. De l’autre, Le Passage du sel. Un premier gardien établit son seuil dans ce fief. Il ne possède rien, à part une clef forgée dans un métal inconnu. Il empêche les débordements de l’autre monde. Les nuits où le vent vient de l’océan, les habitants entendent des conversations énigmatiques dans des langues impénétrables. Des portes indétectables grincent dans les rues. Des silhouettes impalpables apparaissaient et disparaissaient. Les initiés négocient dans les marchés nocturnes les hallucinations.
Les commerçants proposent des éclats d’instants perdus. Quand le silence tombe subitement, il ne faut pas demander pourquoi. C’est Sidi Balyout qui consigne les événements. Pendant mon enfance, ma tante Lalla Fatima m’emmenait périodiquement en visitation au marabout. J’imaginais le saint affairé sous le cénotaphe couvert de velours vert. Les saints ne meurent pas. Ils veillent. Je revois des hommes en djellabas assis contre les murs extérieurs. Je supposais qu’ils attendaient une audience. Les anciens répercutent, à travers les âges, les prescriptions du sage comme on transmet la braise sous la cendre. Son histoire est fascinante. Aux temps où Casablanca s’appelait Anfa, la cité était noyée dans la forêt. Deux sources l’encadrent toujours le long de la mer, la Source des Lions, Aïn Sebaâ et La Source des Loups, Aïn Diab.
Dans la forêt, un berger d’une grande piété. Il gardait ses moutons dans la solitude. Il fuyait les convoitises de ses semblables, leurs mensonges, leurs querelles. Il vivait en ermite au milieu des animaux. Les lions étaient ses compagnons. Ils protégeaient son sommeil et son troupeau. Sidi Balyout était doté du don d’ubiquité. Il pouvait se trouver dans plusieurs endroits à la fois. Quand il mourut, les lions déposèrent son corps aux portes de la ville. Au dix-neuvième siècle, une koubba, une coupole, fut construite sur son tombeau. Les marins quémandent encore sa bénédiction. Quiconque boit l’eau de sa fontaine, revient un jour, saint et sauf, dans sa ville natale. Casablanca est faite de pierre et de sel. Derb Soltane est bâti dans une fracture du réel.
Une nuit sans lune, la mer a soufflé une brume si dense que le sol s’est craquelé de toutes parts. La ville en a gardé un réseau de chemins qui ne suivent pas la logique des rues. Ce ne sont que déchirures, échancrures, ponctuées de boyaux sans issue. Le premier seuil est une porte qui ne s’ouvre pas sur un lieu, mais sur un moment. Ceux qui la franchissent reviennent avec une version modifiée d’eux-mêmes. Certains marchands, en connivence avec les sorciers du mellah, vendent des destins parallèles. Je me souviens d’un voyant si vieux que ses rides ressemblaient à une écriture indécryptable. Il devinait les pensées d’autrui. Il anticipait leurs intentions. Ses mots giclaient comme des dévoilements. Quand on lui tendait une pièce, il la refusait. Il n’avait rien à vendre. Juste des prophéties à parsemer. Pourquoi me revient-il à l’esprit ?
Parce qu’après sa mort, il est devenu un marabout.
Il existe une impasse que personne ne nomme à haute voix. S’y trouve une seule maison renfermée sur elle-même, où logent deux femmes, Lalla Rkiya, la sorcière, et Mririda n’Aït Attik, la poétesse, disparue d’Azilal depuis la seconde guerre mondiale. Elle s’est fondue dans l’anonymat casablancais. Au centre de la maison, une fontaine ruisselante. Son onde, paraît-il, est une eau de jouvence. À l’intérieur, des meubles andalous, des tapis amazighs, des cuivres, des céramiques. Flottent dans l’air des odeurs de grimoires, de safran, de menthe séchée, d’eau de rose. Des bocaux contiennent des herbes, des poudres, des huiles, des essences, des baumes, des dictames, des aromates, des résines. Les murs extérieurs sont peints de couleurs ocres. Les volets sont en vieux bois.
Lalla Rkiya porte une longue robe en velours rouge, brodée de fils d’or, un foulard de soie autour du cou, de grosses bagues d’émeraude. Ses mains fines sont tachées par les plantes et les décoctions. Quand un imprudent s’approche trop de ce refuge, des histoires démentielles pénètrent sa tête, le charment, l’enjôlent, le captivent, le subjuguent, l’hypnotisent. La brise marine l’emporte. Il se volatilise à jamais. Un conteur, Hadj Tahar, assis sur un banc de pierre devant sa demeure, racontait ce phénomène extraordinaire. Il était vêtu d’un élégant burnous en laine, légèrement usé, et d’un turban mecquois savamment noué. À son cou, une chaîne d’argent. À son poignet, une montre en or. Dans sa main, un chapelet d’ivoire. Son visage respirait la sérénité des grands voyageurs.
Quand les passants commençaient à s’amasser, il ajustait lentement le pli de sa manche, comme s’il préparait un prêche décisif. Il prononçait quelques mots d’une simplicité sécurisante. C’était une halqa improvisée. Puis, il faisait tomber une phrase sibylline : « Il y a des endroits inaccessibles. Ils attendent qu’on les mérite ». Il laissait le silence se stabiliser comme un liquide qui trouve son niveau. Il ne racontait pas une histoire. Il ouvrait une porte. À Derb Soltane, les mendiants sont des figurants familiers. On les voit par intermittence. Des silhouettes immobiles devant les boulangeries, tôt le matin, quand les rideaux métalliques se lèvent, quand l’odeur du pain chaud emplit les rues. Leurs gestuelles sont toujours les mêmes. Ils ne tendent pas la main. Ils ne demandent rien. Ils ne refusent rien.
Ils prennent ce qui leur est tendu comme une offrande. Trotte dans ma tête « Est-ce ainsi que les gens vivent » de Louis Aragon. Qu’étaient-ils auparavant ces êtres tombés dans l’indigence ? Certaines allures trahissent des parcours insoupçonnables. S’entremêlent les récits. Cohabitent les indépendantes, les saintes, les rebelles, les maudites. Lalla Rkiya représente la mémoire transmutée, magnétisée, possédée. Mririda figure la poésie brute, subversive, indomptable. Quand elles passent dans la rue, les gens s’écartent par respect. Ils cherchent l’énigme. Ils spéculent. Les rumeurs naissent des questions sans réponses. Lalla Rkiya parle peu. Mririda chante ses versets. Entre elles, une complicité imprescriptible. Elles ne tombent pas malades. Elles ne vieillissent pas.
Elles peuvent rester plusieurs jours sans s’alimenter, absorbées par des activités secrètes. Dans les replis humides de Derb Soltane, les murs exsudent les rêves fatigués. Les réverbères démantibulés clignotent par intermission. Les mots de Mririda vibrent en elle comme des abeilles enfermées dans une jarre. Elle ne les déclame plus dans les marchés. Elle ne les susurre plus aux amants. Elle vit incognito comme une missive fermée, jamais envoyée. Sa voix habite désormais les murs lézardés. Ses stances ne cherchent plus les oreilles de la foule. Elles quêtent seulement une résonance dans l’obscurité. Lalla Rkiya la comprend, la console, la revigore. La sorcière connaît les plantes qui calment la colère. Elle lit le futur dans le marc du café. Elle a recueilli Mririda une nuit où la mer l’a recrachée. La sorcière prépare des infusions.
La rhapsode les pimente de ses acrostiches. L’impasse se dénomme Abdelmoumen Ad Damyati, patron des chercheurs de trésors. Une plaque de fer, rouillée, à peine lisible, l’indique. Le nom résiste comme une amulette oubliée. Les passants, quand ils la fixent, sentent un léger vertige. Ce nom vient d’un savant égyptien du treizième siècle, collecteur de narrations confidentielles, archiviste des paroles de voyageurs sans certitude de retour. Son patronyme glisse dans les mémoires comme une angoissante nébulosité. L’impasse Abdelmoumen Ad Damyati est un couloir étroit où la lumière entre avec prudence. Les murs portent des empreintes râpées, des graffitis éraillés, des prénoms superposés. Les mots passent sans être vraiment entendus. Le nom de la ruelle n’est pas uniquement une désignation.
Elle donne accès aux savoirs qui circulent sans se laisser posséder. Lalla Rkiya dit que cette appellation attire les esprits, les spectres, les fantômes, les ectoplasmes, les revenants, ses interlocuteurs coutumiers. À certains moments, Mririda écoute la plaque comme une conque. Elle y entend les confidences que le savant a enregistrées. Lalla Rkiya et Mririda organisent des veillées auxquelles participent des poètes, des philosophes, des artistes, des prophètes, des aruspices, des messagers venus des fins fonds du temps et de l’espace. Le journaliste Jamal Eddine périodiquement s’y trouve convié. Quand il publie un billet, où il évoque des échanges amphigouriques, son rédacteur en chef ne saisit pas ce qu’il rapporte. Des maximes pêchées dans un puits arabique antique. Ses carnets ne livrent pas les codes d’entrée.
S’y consignent l’ineffable, l’inexprimable, l’indéfinissable, la plénitude et la vacuité. Les mots refusent d’être capturés. Les premiers arrivés sont les poètes. Impossible de dire de quel siècle ils proviennent. Certains sont trahis par un accent andalou. D’autres par un parler amazigh. Ils ne se présentent pas. Ils arrivent comme des réminiscences. Puis viennent les philosophes, embourbés dans les apories, traînant derrière eux des questionnements insolubles. Ils s’assoient en cercle. Enfin apparaissent les prophètes. Puis les inclassables, les pèlerins du temps inversé, les grammairiens du silence, les exilés des langues éteintes. Mririda est là. Sa voix coule comme un filet d’eau. Elle maintient la veillée dans un équilibre délicat. Les poètes psalmodient. Les philosophes confabulent. Les prophètes camelotent les saintes écritures.
Lalla Rkiya sert le thé. Plusieurs services successifs. D’abord le thé à la menthe, léger, couleur ambrée. Puis, le thé au jasmin, qui se déguste comme une étrenne fleurie. Puis, le thé à l’absinthe qui vivifie les neurones. Chaque breuvage est un prolégomène. Ibn Khaldoun est souvent présent. Ses aînés Ibn Tofayl et Ibn Rochd aussi. La sorcière aère l’atmosphère avec son éventail magique. Jamal Eddine Naji est un journaliste atypique. Il est foncièrement contestataire. Pour lui, l’existence est toujours autrement, ailleurs, sous une autre lumière, dans une autre relation. Il observe les interactivités, les subjectivités numériques. Il investigue les singularités, les marginalités. Son livre Galerie marocaine lui ressemble.
C’est une mosaïque, un patchwork, une combinaison de genres littéraires, entre portraitures individuelles et lectures collectives, reportages pragmatiques et réflexions sociologiques. L’ouvrage met en connexion des spatialités, des temporalités, des personnalités, sans cohérence apparente. Se juxtaposent des scènes, des visages, des voix hétérogènes. Le sens se construit par contraste et cumulation. La discontinuité translate la complexité sociale. L’imaginaire y greffe ses extensions fantasques. L’ouvrage est un laboratoire de signes, de symboles, de représentations. Tout, ici, est chargé d’une seconde nature, de mythologie sublimatoire. La galerie découpe, reconstitue des fragments du réel. C’est une écriture réverbératoire. Le livre met en scène une psyché sociale fractionnée, compartimentée, souvent désintégrée.
Plus la modernisation impose ses grands moyens, plus les citadins s’enfoncent dans la peur. La peur, stratégie basique de gouvernance. Le livre est une fabrique de mythes. Les personnages échantillonnés matérialisent la suradaptation ou le débordement, la subordination ou la sédition. Une cartographie clinique du corps social. Les objets anodins, les détails apparemment neutres, s’avèrent par leur usure, leur patine, leur incongruité, d’une densité anthropologique instructive. La psychodynamique des choses agit sur les humains. Les psychodrames se complaisent dans leurs parodies. Jamal Eddine Naji est forgé par Derb Soltane. Il connaît les noms anciens des rues, les esthétiques populaires, les révoltes écrasées. Derrière le journaliste, demeure le garçon qui regarde le monde depuis son trottoir, fasciné par les palabres des cafés.
Il est poète par la force des choses. Il transforme les contingences en épopées. Il est ébloui par les vendeurs de fèves bouillies au cumin. Les vendeurs sont des philosophes. Ils gratifient leurs clients de conférences improvisées. Les conteurs, dépositaires des signes du temps, fictionnent à souhait. Ils conservent les histoires que les annales officielles ne retiennent pas. Les conteurs sont les génies tutélaires, les esprits protecteurs, les passeurs des vérités interdites.






