Mémoire Casablancaise, Abderrahmane Rahoule expose à Paris


Lecture 5 min.
ABDERRAHMANE RAHOULE ET MUSTAPHA SAHA. NB 02
ABDERRAHMANE RAHOULE ET MUSTAPHA SAHA.

Paris. Jeudi, 23 février 2023. Vernissage à la Fondation de la Maison du Maroc de l’exposition d’Abderrahmane Rahoule, peintre, sculpteur, céramiste, ancien directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca. Thématique : « Un regard sur l’architecture traditionnelle marocaine ». Sautent aux yeux des couleurs chaudes, minérales. Des rectilignes et des curvilignes, des verticales et des perpendiculaires, des murs et des dômes se juxtaposent, se superposent, s’entassent, s’annexent, se combinent, s’emmagasinent formant paysages urbains, des demeures paisibles. Le vide extérieur couve des présences, des plénitudes. On devine Derb Soltane où l’artiste est né. Le soleil, la lune, pâles, s’insèrent en transparence. S’insinue un sentiment de déjà vu.

Abderrahmane Rahoule situe sa peinture dans la non-figuration, qui n’est pas une négation de la figuration, mais son englobement dans une réalité complexe. « La philosophie du non n’est pas une volonté de négation. Elle ne procède pas d’un esprit de contradiction. Elle permet une généralisation dialectique. La généralisation par le non inclut ce qu’elle nie » (Gaston Bachelard, La Philosophie du non, éditions Les Presses Universitaires de France, 1940). La démarche non-figurative en peinture, en sculpture, ne décalque pas, ne désubstantialise, n’abstrait pas pour abstraire, elle synthétise, elle absorbe le tout et la somme des parties qui ne se réduisent pas à ce tout. La singularité de l’œuvre et la complexité de la réalité qu’elle exprime s’offrent d’emblée au regard. Les motifs, sans reproduire l’illusoire imitation des choses, portent par magie l’empreinte casablancaise. La réalité s’essentialise, s’épure, se spiritualise, s’agrège dans une représentation à la fois inédite et patente. Artiste et spectateur actif se rejoignent dans la même précognition sensible. S’exprime dans les formes, dans les couleurs, dans les rythmes, dans les équivalences, des ressentis convergents sans intermédiation figurative.

Ma mémoire casablancaise remonte à la surface. Les peintures me sont des allégories étrangement familières. Vives souvenances du quartier Habous où se déverse le meilleur de l’artisanat marocain, fassi, meknassi, souiri, où mes tantes chinent des étoffes et des bijoux inestimables. Cavernes d’Ali Baba. Librairies arabes surabondantes. Livres richement reliés, enluminés. Le palais royal, merveille d’architecture arabo-mauresque conçue par les français Louis-Paul Pertuzio et Félix-Joseph Pertuzio, devenus architectes personnels du sultan. Le portail principal ciselé d’arabesques, encadré d’une arche de pierres sculptées, impose d’entrée sa majesté. A l’intérieur, une vaste cour entourée d’arcades abrite des jardins méditerranéens.

Les Habous sont construits à partir de 1918 comme une médina traditionnelle pour accueillir les vagues de paysans déshérités, déracinés, spoliés par les fermiers colonisateurs, livrés comme main-d’œuvre corvéable à merci aux zones industrielles, si nombreux qu’ils finissent dans les bidonvilles géants de Ben M’Sik, des Carrières Centrales. Casablanca, capitale économique, emblématique des paradoxes coloniaux, de l’épouvantable juxtaposition de la misère de la prospérité. A côté du palais royal, la mosquée Al-Mohammadi avec ses 3 000 m² de tapis peut accueillir 6 000 fidèles. La salle de prière compte soixante colonnes, carrées, rectangulaires, polygonales, rompant avec le style circulaire. L’esplanade, avec une grande fontaine centrale en marbre et deux fontaines latérales, rappelle les mosquées d’Andalousie. La mosquée, dans la tradition musulmane, est un lieu de culte et aussi, une retraite, un asile, une école, une école, une université où la croyance et la connaissance se cultivent en bonne intelligence.

Je me souviens du théâtre municipal, indissociable de la figure atypique de Tayeb Saddiki, œuvre de l’architecte Hyppolyte-Joseph Delaporte (1875 – 1962), inauguré en 1920, exclusivement ouvert jusqu’à l’indépendance aux non-marocains, brutalement rasé en 1984 pour d’occultes raisons politiques. Je me souviens du cinéma Vox, 2 000 places, conçu par l’architecte Marius Boyer en 1935, démoli dans les années soixante-dix par les spéculateurs immobiliers. Je me souviens des cinémas Rialto, Lutétia, Empire, Verdun, Ritz, Lux, Colisée, Lynx. Je me souviens d’analphabètes, addicts au sebsi et aux salles obscures, devenus des cinéphiles de haute volée. Je me souviens des étals de magazines Ciné Revue, Cinémonde, de bandes dessinées Rodeo, Nevada, Kiwi, Mandrake, Blek, Akim, Yuma, Mustang, Long Rifle, loués un centime de dirham.

Je me souviens de la piscine municipale, nichée dans les rochers, narguant l’océan, construite par Maurice L’Herbier en 1934, la plus grande piscine du monde avec ses 480 mètres de longueur et ses 75 mètres de large, son plongeoir de quatre étages, son toboggan vertigineux, son eau renouvelée chaque jour, par le mouvement des marées et une station de pompage. Je me souviens des piscines d’Aïn Diab, exotiques à souhait, Le Lido, Le Miami, le KonTiki, le Tahiti, Je me souviens des marchands ambulants, des marmites d’escargots bouillis, des galettes sablées fourrées de marijuana, dissimulées sous les charrettes. Je souviens des conteurs, des jongleurs, des dresseurs de ouistitis, des poètes de rue, des fous en liberté.

Réminiscences encore du Mellah, ses artisans, ses bijoutiers, ses sorciers. Faute d’humains, le nouveau musée conserve les reliques, les antiquailles, les scapulaires, les amulettes, les fétiches, les mascottes. L’ancien foundouk, caravansérail, restauré à l’initiative du photographe Thami Nader, garde son cachet ancien tout en se convertissant en musée et en école du huitième art. La première médina jouxtant le port, vieille de trois cents ans, reconstruite par le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah en 1770 après un tremblement de terre qui n’a laissé que des ruines, se dote à la fin du dix-neuvième siècle d’hôtels, de restaurants, de cabarets, de galeries marchandes. Elle accueille les étrangers et les délégations diplomatiques. Le quartier espagnol appelé La Petite Andalousie abrite un cabaret nommé Circolo de Progresso, devenu le Petit Biche, refuge des pilotes de l’Aéropostal, évoqué par Antoine de Saint-Exupéry dans ses écrits. Se réunissent les trois monothéismes, L’église San Buenaventura, sur un terrain concédé au roi d’Espagne en 1891 par le sultan Hassan 1er, la synagogue construite en 1929 par la famille Ettedgui originaire de Tétouan, la mosquée Ouled El Hamra portant nom de son mécène marrakchi.

L’église est désacralisée en 2010, transformée en maison de la culture. Les marabouts de Sidi Kairouani, de sidi Bou Smara, de Lalla Taja veillent toujours. La maison du saint juif Rabbi Haïm Pinto, enterré à Essaouira, garde sa plaque nominative dans la vieille médina de Casablanca. En août 1907, une attaque navale française détruit la ville. 7 000 morts, minimisés dans les rapports officiels. La médina base arrière de la lutte contre le colonialisme. Malgré les répressions sanglantes, les persécutions policières, la médina renaît de ses cendres. Les vieux bâtiments s’effondrent. Les murs parlent encore.

Lire aussi Black Lines : L’art au coeur des luttes sociales

Avatar photo
LIRE LA BIO
Mustapha Saha, sociologue, écrivain, artiste peintre, cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure nanterroise de Mai 68. Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Livres récents : Haïm Zafrani Penseur de la diversité (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve & Larose, Paris), « Le Calligraphe des sables » (éditions Orion, Casablanca).
Suivez Afrik.com sur Google News Newsletter