Meriem Bennani – Protest Tongs


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Sandales Meriem Bennani
Sandales Meriem Bennani

À Lafayette Anticipations, dans le Marais, une performance sonore et mécanique hors norme se déploie jusqu’au 8 février 2026. Aucun interprète visible, aucun instrument classique, mais une multitude de tongs isolées qui claquent, heurtent et résonnent dans une chorégraphie automatisée presque envoûtante. Avec Sole Crushing, l’artiste marocaine Meriem Bennani, basée à New York, propose une œuvre à la fois espiègle et chargée d’enjeux, explorant la puissance du groupe et les formes actuelles de contestation.

Cette installation d’envergure, imaginée avec le compositeur Reda Senhaji (alias DJ Cheb Runner), élève un accessoire banal au rang d’outil d’expression collective. Durant quarante-cinq minutes, ces sandales populaires, chinées en gros au Maroc, s’animent grâce à un dispositif pneumatique sophistiqué. Elles se soulèvent, retombent et frappent des supports en bois et en métal, composant une trame sonore qui passe de séquences presque harmonieuses à des déchaînements proches du tumulte.

L’œuvre puise notamment dans les longues dérives numériques de l’artiste, friande du Youtube marocain. Ce sont notamment des vidéos des groupes de supporters des clubs rivaux de Casablanca qui ont inspiré la pièce. Dans ces stades, des foules entières scandent des paroles politiques qu’un individu isolé ne pourrait prononcer sans risque. La masse devient alors protection, espace d’expression où la rage peut enfin se dire, claquant comme des chants contre la malvie et la hogra.

Bennani transpose cette dynamique ici. Chaque sandale possède sa singularité : fuchsia, bleu pâle, noire, unie ou bariolée, parfois marquée d’un logo ou d’un drapeau. Aucune association parfaite, aucun duo évident. Objets modestes, copies sans prestige, semblables à celles que l’on porte l’été dans la rue ou à la plage, elles composent pourtant, une fois réunies, une formation compacte, presque tactique, capable de battre un même tempo.

Le rythme de Meriem Bennani

Le rythme débute discrètement : une sandale avance seule, amorçant le mouvement. D’autres la rejoignent peu à peu, jusqu’à former une vague sonore qui gagne en densité. Par moments, les frappes deviennent sèches, cadencées, rappelant l’allure déterminée d’un cortège en marche. Ailleurs, le motif se fait plus doux, presque fragile, avant de retomber dans un fracas indistinct. Cette écriture rythmique précise métamorphose le bruit brut en expérience immersive.

Ce qui marque surtout, c’est la présence quasi organique que prennent ces objets. En se levant et s’abaissant en cadence, les sandales semblent animées d’un souffle propre, comme si une vie collective les traversait. Elles évoquent les anonymes, les “sans-voix”, dont les revendications frappent à la porte de pouvoirs qui n’écoutent pas transposée dans un dispositif artistique.

L’installation constitue aussi une étape importante dans le parcours de Meriem Bennani. Beaucoup l’ont découverte en 2020 avec 2 Lizards, série animée coréalisée avec Orian Barki. Nourrie de dessins animés télévisés, d’animation japonaise et de feuilletons égyptiens, Bennani garde un goût prononcé pour le récit et le travail du son. Mais avec Sole Crushing, présentée d’abord à la Fondazione Prada à Milan, elle déplace son langage vers un espace physique et sculptural, loin de l’écran.

« C’est une œuvre en apparence simple, mais qui se révèle très complexe », souligne la commissaire Elsa Coustou. Cette complexité tient à la superposition des lectures : au-delà du spectacle visuel et sonore, l’installation questionne les mécanismes par lesquels une addition d’individualités devient force politique, et la manière dont le nombre transforme la fragilité en puissance.

Une allégorie de la protestation

Rebecca Lamarche-Vadel, directrice de Lafayette Anticipations, insiste sur l’actualité de cette proposition : « Dans un monde en situation de crise, le sens de la collectivité et de nos présences se pose avec d’autant plus de force. » L’installation, véritable dispositif scénique automatisé aux allures de machine chorégraphique, réactive une tradition de sculptures en mouvement à dimension populaire et politique, faisant résonner ensemble solidarité et résistance.

Sole Crushing dépasse ainsi le simple concert de tongs. C’est une allégorie de la protestation, une méditation sur la puissance du nombre et sur la diversité capable de faire bloc. Ces claquements racontent l’histoire de celles et ceux qui, isolés, restent inaudibles, mais qui, réunis, deviennent impossibles à ignorer. Une utopie sociale battue en rythme, avec quelque chose de l’énergie brute de Casablanca, un pas collectif après l’autre.

 

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Exposition Sole crushing de Meriem Bennani à Lafayette Anticipations, Paris, 22 octobre 2025-8 février 2026.

Lien vidéo : https://vimeo.com/1131668682

Illustration : Mariem Bennanni, Sole Crushing. Photo : Aurélien Mole / Lafayette Anticipations

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