
Après plus de 15 ans de promesses non tenues, le gisement de Mbalam-Nabeba, à cheval entre le Cameroun et le Congo, est entré en phase de production en décembre 2023. Les travaux progressent rapidement, et les premières exportations de minerai de fer étaient initialement attendues au premier trimestre 2026. Pourtant, alors que le deuxième trimestre 2026 est déjà entamé, aucune confirmation officielle du démarrage effectif des expéditions n’a encore été communiquée. Parallèlement, une bataille juridique majeure persiste : Sundance Resources réclame plusieurs milliards de dollars aux gouvernements qui lui ont retiré le projet. La sentence de la CCI est attendue fin 2026.
Mbalam-Nabeba : du rêve au chantier concret, mais les exportations restent à confirmer
Pendant plus de deux décennies, le gisement de Mbalam-Nabeba, estimé à plus de 4 milliards de tonnes de minerai de fer à très haute teneur (jusqu’à 65 %), a symbolisé les promesses non tenues du secteur minier africain. Découvert dans les années 1990 et exploré depuis 2006, ce trésor géologique a suscité des intérêts colossaux mais n’a encore pas décollé. Pourtant, entre 2024 et 2025, la situation a changé radicalement au Cameroun et au Congo Brazzaville dans l’approche et la gestion du projet.
Ainsi, les travaux sur le gisement de Mbalam ont débuté le 23 décembre 2023. L’usine de traitement a été livrée au quatrième trimestre 2024. Selon la Cameroon Mining Company (CMC), qui développe le projet camerounais, la première exportation de minerai de fer était prévue pour le premier trimestre 2026. Cette progression devait s’accompagner d’une capacité initiale de 3,6 millions de tonnes par an, extensible à 10 millions dès 2027.
Plus de 140 employés étaient déjà mobilisés sur le site de Mbalam-Nabeba en décembre 2025, majoritairement recrutés parmi les communautés riveraines. Patrick Tchouwa, directeur de l’Administration et des Affaires publiques de CMC, déclarait à cette époque que le projet « était entré dans sa phase irréversible d’exécution ». Cependant, à présent en avril 2026, aucun communiqué officiel ne confirme le démarrage effectif des premières exportations, malgré les déclarations antérieures.
Cette accélération représentait initialement un espoir majeur pour le Cameroun et pour l’ensemble de l’Afrique centrale. Après 15 ans de faux départs et de négociations stériles, Mbalam-Nabeba devait devenir un projet concret. Mais l’attente semble se prolonger.
Le consortium chinois Bestway Finance : du renouvellement au statu quo
Le basculement du projet s’est opéré entre 2020 et 2022, lorsque le Cameroun et le Congo ont décidé de retirer le développement de Mbalam-Nabeba à Sundance Resources, le groupe australien qui le détenait depuis 2006 mais n’avait jamais réussi à le financer et à le lancer opérationnellement. Il faut rappeler aussi qu’en 2010, un avion transportant onze personnes, dont six cadres du groupe australien, avait disparu au dessus de la frontière entre le Cameroun et le Congo. Un drame qui avait fortement affecté l’Australie.
Une convention minière a été signée avec le Cameroun en février 2022, suivie du permis d’exploitation en août 2022. Le véritable partenaire est le consortium chinois Bestway Finance Limited (basée à Hong Kong), soutenu par de puissants acteurs chinois dont CITIC Group. L’investissement total est estimé à 10 milliards de dollars.
Côté Congo, Sangha Mining Development (SASU), filiale de Bestway Finance, détient les permis miniers pour trois gisements majeurs, dont le gisement de Nabeba, pour une durée de 25 ans renouvelable. L’exploitation est synchronisée entre les deux pays. Le consortium s’appuie sur des partenaires internationaux majeurs : MOTA-ENGIL, DHL Global Forwarding, KMT, Kotug, P&O Maritime et Clarksons. Des contrats d’offtake ont également été conclus avec des acteurs mondiaux comme Baosteel, Vitol, TsingShan Steel et Vanomet.
Cette configuration fait de Mbalam-Nabeba une véritable exploitation transfrontalière, une première majeure en Afrique centrale pour un projet de cette envergure.
Infrastructure colossale : 659 km de rail pour exporter le minerai de fer
Pour que le minerai de Mbalam-Nabeba quitte les montagnes du Cameroun et du Congo vers les marchés mondiaux, un corridor ferroviaire de 659 kilomètres est actuellement en construction : 149 km au Congo, 540 km au Cameroun jusqu’au port de Kribi. Ce projet infrastructurel majeur, estimé à plus de 8 milliards de dollars, est complété par un terminal minéralier de classe mondiale à Kribi.
Le terminal minéralier de Kribi sera capable à terme de traiter150 millions de tonnes par an. Ce corridor ferroviaire ne desservira pas que Mbalam-Nabeba : il ouvrira l’arrière-pays isolé du Cameroun et du Congo, accélérant ainsi l’intégration économique régionale.
Parallèlement, le Cameroun prépare la création d’un futur pôle sidérurgique (Cameroon Steel) capable de transformer 15 % de la production minière localement. Ce projet d’industrialisation est au cœur de la stratégie économique du pays pour la prochaine décennie.
Litige Sundance vs Cameroun-Congo : la bataille juridique qui pourrait tout bloquer
Le succès opérationnel apparent de Mbalam-Nabeba ne doit cependant pas faire oublier un problème majeur. Sundance Resources, le groupe australien auquel le Cameroun et le Congo ont retiré le projet, n’accepte pas cette décision. La junior australienne a engagé une procédure d’arbitrage à la Chambre de commerce internationale (CCI) à Paris contre les deux gouvernements, ainsi que contre Aust-Sino, un partenaire chinois avec lequel elle négociait avant le transfert du projet.
Sundance reproche au Cameroun et au Congo de lui avoir retiré le développement du projet alors qu’elle avait investi des décennies d’études et de démarches. Un premier verdict a été rendu en janvier 2026 : Sundance Resources a été déboutée dans sa procédure contre le Congo. Le tribunal de la CCI a rejeté sa demande, un élément perçu comme favorable à la position du gouvernement congolais et, par extension, à celle du Cameroun.
Car Sundance demande 3 401,6 milliards de FCFA (5,5 milliards de dollars) en dommages et intérêts à l’État du Cameroun. Les accusations incluent corruption et violation de contrat. Cependant, le verdict du contentieux entre Sundance et le Cameroun a été repoussé à la fin de 2026, les arbitres étant saisis de nouveaux éléments déposés par Yaoundé.
Cette prolongation crée une incertitude qui pourrait affecter les investisseurs du projet et les calendriers de financement de l’infrastructure ferroviaire. Pour le Cameroun et CMC, il n’y a pas de marge de manœuvre sans certitude juridique. Le verdict final de fin 2026 devient donc un moment clé.
Perspectives économiques : Cameroun, Congo et le rang de cinquième producteur mondial de fer
Au-delà du duel juridique Sundance-Cameroun, Mbalam-Nabeba représente une opportunité historique pour le Cameroun et le Congo. Les projections des gouvernements parlent de plus de 20 000 emplois directs et indirects générés par le projet dans la région. Pour le Cameroun, l’exploitation du fer de Mbalam-Nabeba pourrait contribuer à hauteur de 10 % du PIB national.
Le projet vise à positionner la région comme le cinquième ou sixième pôle mondial de production de fer. Sur 25 ans d’exploitation, les revenus estimés dépassent les 40 milliards de dollars selon la Banque mondiale. Pour le Cameroun dont le PIB s’élève à environ 45 milliards de dollars, et le Congo dont le PIB est d’environ 14 milliards, cette manne financière est colossale.
Cependant, une ombre plane : la compétition. Le projet guinéen Simandou, porté par Rio Tinto, a également démarré en 2025-2026. Avec plusieurs milliards de tonnes de minerai de fer en jeu simultanément, un risque de surproduction mondiale existe. Seuls les producteurs au coût le plus bas et les mieux situés géographiquement survivront à cette compétition mondiale.
Enjeux environnementaux et sociaux : transformer les promesses en réalité
L’extraction de minerai à cette échelle ne peut être écologiquement neutre. Selon les études d’impact environnemental préliminaires, près de 35 000 hectares de forêt camerounaise et congolaise pourraient être affectés par le projet. Les communautés autochtones, notamment les Baka, expriment des craintes quant aux risques de déplacements forcés et de perte d’accès à leurs terres ancestrales.
CMC affiche un engagement formel en faveur d’une exploitation responsable : transformation locale de 15 % du minerai, recrutement prioritaire de travailleurs des communautés riveraines de Mbalam-Nabeba, et programmes de reboisement. Mais la mise en œuvre réelle de ces promesses sera le véritable test de la viabilité à long terme du projet.
Les gouvernements camerounais et congolais ont placé des clauses environnementales et sociales contraignantes dans les conventions minières. Le scrutin international et la pression de la société civile seront exigeants. C’est le prix à payer pour que Mbalam-Nabeba contribue véritablement au développement durable de la région.




