Pétrole iranien, détroit d’Ormuz et brut sud‑soudanais : les liaisons dangereuses


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Pétrole du Soudan du Sud intermédiaires opaques et Iran
Pétrole du Soudan du Sud intermédiaires opaques et Iran

Alors que la fermeture du détroit d’Ormuz bouleverse les marchés pétroliers, la plainte civile déposée le 6 mars 2026 par le département de la Justice américain contre un réseau présumé de commercialisation de pétrole iranien sous sanctions prend une résonance particulière. Le nom de Wellbred, déjà apparu dans l’environnement trouble des cargaisons de brut sud‑soudanais, fait désormais le lien entre deux dossiers explosifs : la rente pétrolière de Juba et les circuits internationaux de contournement des sanctions.

Le scandale pétrolier sud‑soudanais ne relève plus seulement des luttes de pouvoir internes ou des soupçons de détournement dans la gestion de la rente. Il s’inscrit désormais dans un contexte international beaucoup plus tendu, marqué par la guerre autour de l’Iran, la fermeture du détroit d’Ormuz et la flambée des cours du brut. Pour le Soudan du Sud, dont l’équilibre budgétaire dépend à près de 90 % du pétrole, ce changement de contexte est décisif : chaque cargaison vaut davantage, chaque décote devient plus coûteuse pour le Trésor, chaque intermédiaire mérite d’être examiné de plus près.

Le détroit d’Ormuz concentre à lui seul une part majeure de la vulnérabilité énergétique mondiale. Selon l’EIA, les flux pétroliers transitant par ce passage représentaient environ 20% de la consommation mondiale de liquides pétroliers au premier semestre 2025. L’Agence internationale de l’énergie estime de son côté qu’environ 21 millions de barils par jour, soit près d’un quart du commerce maritime mondial de pétrole, passent normalement par ce goulet stratégique.

Ormuz fermé, les petits producteurs redeviennent stratégiques

La tension n’est plus théorique et Reuters rapporte que l’OPEP+ a décidé, le 3 mai 2026, une hausse de quotas de 188 000 barils par jour pour juin. Cependant, cette augmentation restera largement symbolique tant que la fermeture du détroit limitera les exportations du Golfe.

Ainsi, les producteurs situés hors du Golfe, même modestes, gagnent mécaniquement en importance. Le Soudan du Sud n’a pas les volumes de l’Arabie saoudite, mais son brut devient plus précieux au moment où le marché cherche des barils disponibles hors des routes les plus exposées. Dès lors, les conditions dans lesquelles les cargaisons sud‑soudanaises sont attribuées, préfinancées ou revendues touchent à la valorisation d’un actif national dans un marché mondial sous tension.

Wellbred, le nom qui change la portée du dossier

C’est dans ce cadre que le nom de Wellbred prend une importance nouvelle. Le 6 mars 2026, le département de la Justice américain a annoncé deux plaintes civiles en confiscation visant plus de 15,3 millions de dollars, liés à un réseau présumé de distribution de pétrole iranien sous sanctions. Selon le DOJ, ces transactions auraient pu servir à renforcer la capacité d’influence de la National Iranian Oil Company, des Gardiens de la Révolution islamique et de la force Al‑Qods.

Le passage le plus sensible concerne directement Wellbred. D’après la plainte citée par le DOJ, 12,97 millions de dollars de fonds saisis étaient destinés à Wellbred Capital Pte Ltd et à sa filiale Wellbred Trading DMCC. Les autorités américaines affirment que ces deux structures auraient été acquises et opérées par Mohammad Hossein Shamkhani et ses associés afin de conserver une marque qui ne soit pas publiquement perçue comme liée à l’Iran ou au réseau Shamkhani. Le DOJ ajoute que, malgré cette façade commerciale, Wellbred et Wellbred Trading auraient été opérées au bénéfice du réseau Shamkhani et de l’Iran.

La prudence juridique reste indispensable. Le DOJ lui‑même rappelle que « une plainte civile en confiscation n’est qu’une allégation » et que la charge de la preuve incombe au gouvernement américain. Il ne s’agit donc ni d’une condamnation, ni d’une preuve automatique que les activités de Wellbred dans d’autres pays seraient illicites.

Pourtant, politiquement, le signal est lourd. Lorsqu’un nom déjà apparu dans l’environnement des cargaisons sud‑soudanaises se retrouve cité dans une procédure américaine visant un réseau présumé de pétrole iranien sous sanctions, cela devient une question de diligence, de conformité et de protection des intérêts de l’État sud‑soudanais.

Changer les ministres ne suffit pas, les cargaisons, cœur du système

En outre, au Soudan du Sud, une cargaison peut être une avance budgétaire, une garantie, un remboursement, un instrument de négociation politique ou un actif déjà promis à plusieurs contreparties. Lorsque les prix montent, ces arbitrages deviennent plus sensibles encore. Une décote excessive, un prix mal indexé ou une attribution opaque peut représenter des dizaines de millions de dollars de manque à gagner pour un pays dont les finances publiques restent sous pression permanente.

Le remaniement annoncé mercredi soir par Salva Kiir l’illustre clairement. En limogeant son ministre des Finances, Salvatore Garang Mabiordit, en poste depuis le 23 février seulement, le président a nommé à sa place l’économiste Kuol Daniel Ayulo. C’est le troisième titulaire du portefeuille en moins de six mois. Les motifs avancés sont connus : pénurie de liquidités, salaires de fonctionnaires impayés, coordination défaillante avec la Banque centrale.

Sauf que le problème n’est pas au ministère des Finances. Il est en amont. Comme cela a été documenté, le ministère des Finances travaille à l’aveugle. En effet, ses fonctionnaires ignorent combien de barils sont exportés, à quel prix et vers qui. Le ministère du Pétrole a cessé de publier ses rapports annuels depuis mai 2021. Les grands négociants ont petit à petit été remplacés par des opérateurs peu connus, certains n’utilisant même pas les systèmes de prépaiement standards. Dans ce schéma, remplacer le ministre des Finances sans toucher aux circuits d’attribution des cargaisons ni aux intermédiaires qui en bénéficient ne modifie pas l’équation. Ce qui doit changer, c’est le système, pas seulement les personnes qui en subissent les conséquences.

Un risque de réputation pour Juba

L’affaire Wellbred ne prouve pas qu’une cargaison sud‑soudanaise ait été intégrée à un dispositif de contournement des sanctions iraniennes. Elle impose en revanche une question simple : quelles vérifications les autorités sud‑soudanaises ont‑elles menées sur les sociétés auxquelles elles attribuent leur brut ? Et pourquoi dans un marché pétrolier dominé par les grands négociants internationaux, Juba a‑t‑il traité avec des intermédiaires moins transparents, ou exposés à des risques juridiques et réputationnels.

La crise autour de l’Iran agit ici comme un révélateur. Elle rend plus visibles les failles du système pétrolier sud‑soudanais, parce qu’elle augmente la valeur de chaque baril et expose davantage les circuits financiers qui entourent le négoce. Au moment où Ormuz bloque une partie des flux mondiaux, le brut sud‑soudanais redevient plus recherché.

Le dossier change donc de dimension. Il reste sud-soudanais par son point de départ : la gestion opaque d’une rente nationale. Mais il devient international par les noms qu’il croise, les juridictions qu’il mobilise et les sanctions qu’il frôle. La prochaine audience dans la procédure DOJ, comme les éventuelles réponses de Juba sur ses procédures de sélection des négociants, diront si ce signal restera sans suite ou s’il marque le début d’une mise sous pression durable du secteur pétrolier sud-soudanais.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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