
Alors que la guerre au Soudan menace à nouveau les infrastructures vitales du brut sud-soudanais, une autre bataille se joue autour de la rente pétrolière. Entre la prise de Heglig par les Forces de soutien rapide, le déploiement de l’armée sud-soudanaise, les contacts entre Hemedti et Juba et l’ombre d’intermédiaires privés exposés à des procédures internationales, le pétrole du Soudan du Sud est désormais pris entre pression militaire et soupçons de captation commerciale.
Le pétrole reste l’oxygène financier du Soudan du Sud. Mais cette richesse repose sur une vulnérabilité majeure : pays enclavé, Juba dépend des oléoducs qui traversent le Soudan pour acheminer son brut jusqu’à Port-Soudan, sur la mer Rouge. Depuis le déclenchement de la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) en avril 2023, cette dépendance est devenue un risque existentiel.
Heglig, verrou pétrolier et maillon fragile
Le site de Heglig, situé dans l’État du Kordofan-Ouest, près de la frontière entre les deux pays, concentre cette fragilité. Le 8 décembre 2025, les FSR ont annoncé en avoir pris le contrôle après le retrait des forces soudanaises vers le territoire sud-soudanais. Heglig abrite une unité centrale de traitement essentielle au brut sud-soudanais destiné à l’export, avec une capacité pouvant atteindre environ 130 000 barils par jour.
Face à cette prise, Juba a déployé ses forces, les SSPDF, dans le cadre d’un accord tripartite annoncé le 10 décembre par le chef d’état-major Paul Nang. Ce dispositif, conclu entre Salva Kiir, Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, prévoit le retrait des deux belligérants soudanais et confie aux seules forces sud-soudanaises la sécurité du site, dans le but de neutraliser le champ de toute opération militaire.
Le lendemain de la prise, une frappe de drone attribuée à l’armée soudanaise a visé la zone de Heglig. Plusieurs sources font état de dizaines de morts parmi les FSR et des responsables locaux, ainsi que de plusieurs soldats sud-soudanais tués, le bilan exact restant difficile à établir.
Les récentes frappes de drones sur Khartoum renforcent cette fragilité. Si l’aéroport de la capitale soudanaise, des bases militaires et des infrastructures stratégiques peuvent être visés à distance, la route du brut sud-soudanais apparaît d’autant plus exposée. Les accusations portées par l’armée soudanaise contre les Émirats arabes unis et l’Éthiopie, après les attaques de mai 2026, replacent le pétrole de Juba dans un environnement régional où la guerre soudanaise, les rivalités du Golfe, les drones et les routes d’exportation se croisent désormais. Le Soudan du Sud ne dépend pas seulement de pipelines : il dépend d’un corridor politico-militaire devenu instable.
Hemedti et Juba, le pétrole en arrière-plan
Cette situation place Juba dans une position inconfortable. Officiellement, le Soudan du Sud cherche à rester à distance de la guerre soudanaise. Dans les faits, son pétrole le ramène au cœur du conflit. Selon Ayin News, China National Petroleum Corporation (CNPC), opérateur historique du secteur, aurait engagé un retrait ou une suspension de certaines opérations, en raison de la dégradation des conditions de sécurité, des sabotages et de l’effondrement des chaînes d’approvisionnement. Une telle décision, si elle se confirmait, marquerait un tournant après trois décennies de présence chinoise dans l’écosystème pétrolier soudanais et sud-soudanais.
C’est dans ce contexte que les informations sur les contacts entre Hemedti et le pouvoir sud-soudanais prennent une portée particulière. Selon plusieurs médias spécialisés, le chef des FSR entretient des échanges réguliers avec Juba, où les questions sécuritaires mais aussi le partage du pétrole et de ses revenus seraient au cœur des discussions.
Ces contacts disent surtout combien la guerre soudanaise déborde désormais sur les intérêts vitaux de Juba et modifie les rapports de force autour des infrastructures pétrolières. Des combattants sud-soudanais ont rejoint les deux camps du conflit soudanais, tandis que plusieurs rapports évoquent la circulation d’armes, d’hommes et d’influences entre les deux pays. Le brut devient alors un levier : il sert à négocier la sécurité des installations, mais aussi la répartition des revenus.
Le rôle trouble de Tutkew Gatluak Manime
Dans ce dispositif, le rôle de Tutkew Gatluak Manime mérite une attention particulière. Ancien conseiller à la sécurité nationale de Salva Kiir, écarté en janvier 2025 puis revenu dans le dispositif présidentiel en novembre, il est redevenu l’un des hommes clés des relations entre Juba et Port-Soudan. Ce retour a été accueilli favorablement côté soudanais, où l’on compte sur lui pour rétablir les canaux politiques et sécuritaires nécessaires à la reprise complète des exportations de brut. Mais au Soudan du Sud, sa réapparition est beaucoup plus controversée. Dans les cercles pétroliers et sécuritaires de Juba, plusieurs sources du secteur le soupçonnent de peser sur les arbitrages liés aux cargaisons, au bénéfice d’intermédiaires privés déjà contestés dans les circuits pétroliers sud-soudanais.
La rencontre discrète évoquée entre Hemedti et Tut Gatluak, notamment autour de Heglig et des questions pétrolières, renforce ces soupçons. Africa Intelligence a rapporté que les discussions entre le chef des FSR et le responsable sécuritaire sud-soudanais auraient porté sur les enjeux pétroliers, le sort de Heglig et les revenus générés par le brut. Officiellement, il s’agit de sécurité.
Le rôle prêté à certains relais à Juba ajoute encore à l’opacité. Aux côtés de Tut Gatluak, le nom d’Africano Mande Gedima, ministre des Affaires présidentielles depuis le 3 novembre 2025, revient dans plusieurs éléments consultés. Signataire de décisions importantes au sommet de l’État, y compris des nominations et limogeages au ministère du Pétrole, il se trouve lui aussi à l’intersection du palais, de la sécurité et du pétrole. Dans un système où chaque cargaison peut valoir plusieurs dizaines de millions de dollars, cette proximité entre appareil d’État, services de sécurité et brut alimente les soupçons de captation de la rente.
Les cargaisons, autre front de la guerre
La menace qui pèse sur le pétrole sud-soudanais vient aussi de la manière dont les cargaisons sont attribuées, financées et revendues. Là où l’État devrait imposer une chaîne claire, des intermédiaires privés, des préfinanceurs et des sociétés peu visibles occupent encore une place déterminante.
C’est l’autre face du dossier : pendant que les FSR, l’armée soudanaise et Juba discutent de la sécurité des infrastructures, des acteurs commerciaux se positionnent sur la valeur du brut. Les mêmes noms reviennent dans les documents internes : Chiang Wei, EuroAmerican Energy, Cathay Petroleum International, BGN ou WellBred. Leur rôle varie selon les dossiers, bénéficiaire d’allocation, courtier, préfinanceur, affréteur ou intermédiaire, mais leur récurrence nourrit une même question : qui contrôle réellement la rente pétrolière sud-soudanaise ?
Le dossier WellBred illustre cette zone de risque. Une plainte civile en confiscation déposée par le département américain de la Justice, sous le numéro 1:26-cv-00802, vise notamment 12,97 millions de dollars qui auraient été destinés à WellBred Capital Pte Ltd, basée à Singapour, et à sa filiale WellBred Trading DMCC, à Dubaï, dans le cadre d’un réseau de distribution de pétrole iranien sous sanctions attribué à Mohammad Hossein Shamkhani. Des sources d’enquête et plusieurs médias régionaux associent aussi ces circuits à des opérations controversées autour du brut sud-soudanais, avec des allocations préférentielles obtenues à des prix inférieurs au marché.
Ces révélations ont alimenté les soupçons autour des allocations de brut sud-soudanais et accompagné une vague d’arrestations et de limogeages dans le secteur pétrolier. Mais malgré les changements au sein des ministères du Pétrole et de celui des Finances, qui vient de nouveau d’être renvoyé en ce début mai, les attributaires des cargaisons restent BGN, Chiang Wei et EuroAmerican Energy.
Reprendre le contrôle de la rente
Cette interrogation est d’autant plus sensible que le pays traverse une crise budgétaire chronique. Une cargaison de 600 000 barils représente des dizaines de millions de dollars. Si le prix est mal indexé, si une décote excessive est accordée, si le produit de la vente est retenu par un intermédiaire ou affecté à un financement peu transparent, l’État perd immédiatement une part de ses ressources.
Pour Juba, l’urgence est donc double. Il faut sécuriser les infrastructures, mais aussi reprendre la main sur l’argent du pétrole. Protéger Heglig n’est pas suffisant si les cargaisons qui en dépendent sont ensuite captées par des circuits peu transparents.
Le Soudan du Sud a besoin d’un cadre lisible avec la publication des cargaisons attribuées, l’identification des bénéficiaires effectifs, des appels d’offres transparents, des prix indexés sur les références de marché, des paiements sécurisés sur comptes séquestres et un contrôle indépendant des flux financiers.
Deux urgences se superposent désormais pour Salva Kiir : sécuriser les installations et clarifier les ventes. Le premier front est militaire, autour de Heglig, des FSR et des équilibres précaires entre Juba, Khartoum et Port-Soudan. Le second est commercial, dans les coulisses des cargaisons, des allocations et des intermédiaires. Tant que ces deux fronts resteront ouverts, Juba ne maîtrisera pleinement ni la sécurité de son brut, ni l’argent que ses cargaisons devraient rapporter à l’État.



